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Lettres de Hatem Ali à Dala Al-Rahbi : quand le réalisateur écrivait sa mémoire à la main

Lettres de Hatem Ali à Dala Al-Rahbi : quand le réalisateur écrivait sa mémoire à la main

Derrière la caméra qui a façonné une part essentielle de la mémoire de la fiction syrienne et arabe, Hatem Ali apparaît, dans Lettres de Hatem Ali à Dala Al-Rahbi, sous une lumière plus intime : celle d’un homme amoureux, d’un jeune artiste habité par ses doutes et ses rêves, et d’un créateur pour qui l’amour relevait d’un véritable compagnonnage intellectuel et existentiel.

Paru en 2025 aux éditions Dar Kanaan à Damas, l’ouvrage compte 512 pages et ouvre une fenêtre rare sur la personnalité affective et artistique du réalisateur et acteur syrien disparu. Le public connaissait Hatem Ali comme l’un des grands artisans de la dramaturgie télévisuelle syrienne, maître d’une mise en scène précise et sensible. Ces lettres adressées à l’écrivaine syrienne Dala Al-Rahbi dévoilent un autre visage : celui d’un jeune homme au seuil de sa carrière, pour qui l’amour, le théâtre, l’art et les grandes causes humaines formaient déjà un même horizon.

La singularité du livre tient au fait qu’il ne se réduit pas à une correspondance amoureuse. Il compose, en filigrane, la biographie sensible d’un artiste avant sa reconnaissance publique. Dans ces pages, Hatem Ali apparaît étudiant au Haut Institut des arts dramatiques, absorbé par les répétitions, les exigences de la scène et les interrogations propres aux débuts. Il n’écrit pas seulement à Dala pour lui raconter son quotidien ; il l’associe à la naissance de sa conscience artistique.

Dala Al-Rahbi y apparaît comme une partenaire de pensée et de rêve, bien au-delà de la simple destinataire d’une parole amoureuse. Elle reçoit ces lettres avec la sensibilité de l’écrivaine et la profondeur d’une femme aimée, suivant de près ce qui se joue dans les coulisses : le travail, l’attente, l’ambition, la fatigue, les inquiétudes. Ainsi, l’intime devient document culturel, et la confidence personnelle se transforme en archive de la formation d’un artiste.

La préface est signée par l’acteur Jamal Soleiman, proche de la famille, qui voit dans ce livre un « document culturel et littéraire » retraçant une histoire d’amour exceptionnelle entre Hatem Ali et Dala Al-Rahbi. Une histoire qui ne se déploie pas en un ou deux chapitres, mais en quatre temps, depuis les années du Haut Institut des arts dramatiques jusqu’au mariage. Pour lui, l’ouvrage marque aussi l’un des derniers grands moments de la tradition de la correspondance manuscrite, cet art ancien où le personnel, le littéraire et le théâtral se mêlaient naturellement.

L’importance de ces lettres tient également à leur matérialité. Écrites à la main, avant l’irruption des moyens de communication instantanée, elles portent la lenteur d’un autre temps : l’attente, le papier, le geste, la trace de la main. Elles s’inscrivent ainsi dans la grande tradition arabe de la littérature épistolaire, depuis les lettres de Gibran Khalil Gibran à May Ziadé jusqu’à celles de Ghassan Kanafani à Ghada Al-Samman, où l’amour devient non seulement une expérience intime, mais aussi une forme littéraire et mémorielle.

Mais Hatem Ali n’y apparaît pas uniquement comme un amoureux. Il y apparaît surtout comme un artiste en formation. À travers ses notes, ses inquiétudes et ses récits de répétitions, on perçoit les premiers signes d’un parcours qui allait marquer durablement la création dramatique syrienne. Le théâtre y occupe une place fondatrice : il est l’espace où se forge son regard, où s’aiguise sa sensibilité, où se construit cette exigence qui nourrira plus tard son travail de réalisateur.

La question palestinienne traverse également les lettres. Elle apparaît à travers son intérêt pour l’œuvre et la correspondance de Ghassan Kanafani, mais aussi à travers la mémoire des camps palestiniens de Damas, leur douleur, leur humanité, leur identité suspendue. Cette présence éclaire, rétrospectivement, la force de son chef-d’œuvre télévisuel Al-Taghriba Al-Filastiniya (L’Exil palestinien), série devenue emblématique pour avoir porté à l’écran la blessure de l’exode, la perte du foyer et la persistance du souvenir.

Ainsi, Lettres de Hatem Ali à Dala Al-Rahbi est bien plus qu’un livre d’amour, même si l’amour en demeure le cœur battant. C’est aussi le récit discret d’une naissance artistique, le portrait d’un homme avant la célébrité, et l’archive sensible d’un temps où l’on écrivait encore pour attendre, pour penser, pour aimer et pour devenir.

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