Aller au contenu

Mikhaïl Roman, le Don Quichotte du théâtre égyptien

Mikhaïl Roman, le Don Quichotte du théâtre égyptien

Dans son ouvrage Le héros dramatique chez Mikhaïl Roman, le chercheur et metteur en scène Amer Darwich Al-Khatib rouvre un dossier longtemps relégué aux marges de la critique théâtrale égyptienne : celui de Mikhaïl Roman (1924-1973), dramaturge singulier du théâtre des années 1960, dont l’œuvre fut, selon lui, injustement négligée et parfois violemment attaquée.

Dès l’introduction, Al-Khatib affirme qu’aucun dramaturge n’a peut-être connu un tel degré d’oubli injustifié. Cette mise à l’écart constitue le point de départ de son étude, mais aussi son moteur intime : rendre à Roman une place critique à la mesure de son apport.

Le livre ne se contente pas de défendre un auteur méconnu. Il propose une lecture précise de l’évolution du héros dramatique dans son théâtre, à travers deux pièces majeures : La Fumée et Le Verre. Avant d’aborder l’univers de Roman, Al-Khatib rappelle l’histoire de la figure du héros, depuis la tragédie grecque jusqu’au théâtre épique, en montrant comment celui-ci est passé du personnage noble et exemplaire à l’individu moderne, vaincu, aliéné, pris dans les contradictions de sa société.

C’est dans cette perspective qu’il analyse le personnage de Hamdi, figure centrale chez Roman. Loin d’être un héros classique, Hamdi est un homme blessé, socialement aliéné, mais profondément conscient de la corruption du monde qui l’entoure. Son conflit se joue à plusieurs niveaux : contre sa famille et ses aspirations de classe, contre l’absurdité du travail administratif, contre un réel politique où l’idéal révolutionnaire semble s’être fissuré.

Dans La Fumée, écrite en 1962, Hamdi apparaît comme un personnage en crise. Son addiction n’est pas seulement une faiblesse individuelle ; elle devient le symptôme d’un malaise social et politique plus vaste. Ce qu’il cherche, au fond, n’est pas le plaisir, mais une raison de croire, un objectif, une direction. Sa parole finale en témoigne : il n’a pas cédé, dit-il, il cherchait simplement la foi, un but à atteindre.

Avec Le Verre, écrite après la défaite de 1967, le personnage gagne en violence intérieure. Hamdi ne se contente plus de souffrir du monde : il l’affronte. Il se dresse contre la société des vitrines, des apparences et des compromis, jusqu’à devenir une sorte de Don Quichotte du XXe siècle. Son cri contre la corruption, contre un système organisé qui dévore les biens publics et prive les enfants de leur nourriture, traduit le passage d’une crise individuelle à une dénonciation collective.

Pour Al-Khatib, cette évolution est essentielle. Les héros de Roman ne sont pas des figures étrangères à la réalité égyptienne, comme l’ont parfois suggéré certains critiques avant la défaite de 1967. Ils en sont au contraire les produits les plus lucides. Hamdi est un héros contradictoire : il appartient à sa classe tout en la contestant, il en partage les blessures tout en refusant ses renoncements.

L’étude revient également sur l’accueil difficile réservé à Mikhaïl Roman. Plusieurs grandes voix de la critique égyptienne, dont Mohamed Ouda et Louis Awad, avaient porté sur son théâtre des jugements sévères. Là où certains voyaient confusion, excès ou faiblesse dramaturgique, Al-Khatib discerne une écriture de l’urgence, traversée par la nécessité de nommer le malaise social.

La question de la « frontalité » du théâtre de Roman est ainsi réévaluée. Sa parole directe, parfois accusatrice, n’est pas nécessairement une faiblesse. Dans un théâtre social et politique, elle peut devenir un choix esthétique et éthique : non pas apaiser le spectateur, mais l’obliger à regarder ce qui se dérobe derrière les discours officiels et les vitrines de la normalité.

À travers Le héros dramatique chez Mikhaïl Roman, Amer Darwich Al-Khatib ne signe donc pas seulement une étude universitaire. Il propose une véritable réhabilitation critique d’un dramaturge resté trop longtemps prisonnier de lectures partielles. En suivant la trajectoire de Hamdi, de La Fumée au Verre, il montre comment Mikhaïl Roman a donné au théâtre égyptien l’une de ses figures les plus inquiètes, les plus dérangeantes, mais aussi les plus révélatrices.

Roman apparaît alors comme un auteur proche de ses propres personnages : un écrivain en lutte contre l’opacité du réel, contre les défaites intimes et collectives, et contre l’oubli. Un Don Quichotte du théâtre égyptien, certes, mais un Don Quichotte dont les moulins avaient souvent le visage très concret de la corruption, de l’aliénation et de la désillusion politique.

Ajouter PO4OR sur Google

Références institutionnelles

Références institutionnelles