À l’heure où l’intelligence artificielle s’impose comme l’un des leviers majeurs de transformation économique, industrielle et géopolitique, le rapprochement engagé entre la France et les Émirats arabes unis dans ce domaine marque un moment charnière. À l’approche du premier anniversaire de l’annonce officielle d’un projet d’envergure prévoyant la construction, sur le sol français, d’un vaste complexe centré sur l’intelligence artificielle, les ambitions communes des deux pays prennent une dimension de plus en plus structurante.

Le projet repose sur la création d’un centre de données de très grande capacité, dont la puissance de calcul pourrait atteindre jusqu’à un gigawatt. Une telle infrastructure, exceptionnelle par son ampleur, représenterait un volume d’investissements estimé entre trente et cinquante milliards d’euros. Ces montants traduisent un changement d’échelle et témoignent d’une volonté partagée d’inscrire l’intelligence artificielle au rang des infrastructures critiques du XXIᵉ siècle, au même titre que l’énergie ou les réseaux de télécommunications.

Si le lieu exact d’implantation du complexe n’a pas encore été officiellement arrêté, l’orientation stratégique est claire. Le développement du projet doit être assuré par le fonds d’investissement émirati MGX, soutenu par Abu Dhabi, qui s’est imposé ces dernières années comme un acteur central des investissements technologiques à long terme. Le choix de la France comme terre d’accueil ne relève pas du hasard. Il s’inscrit dans la convergence entre la solidité des infrastructures françaises, la disponibilité énergétique, la densité de son tissu scientifique et la volonté émiratie de s’ancrer durablement dans l’écosystème européen de l’innovation.

Au-delà de la seule construction d’un centre de données, l’accord franco-émirati repose sur une approche globale de la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle. Les deux États ont exprimé leur intention de coopérer sur l’ensemble des maillons structurants du secteur, depuis l’acquisition de composants de calcul avancés jusqu’au développement d’infrastructures de cloud et de calcul à grande échelle. Cette coopération s’étend également à la formation des compétences, à l’attraction des talents internationaux et au soutien des écosystèmes de recherche et d’innovation.

Cette vision intégrée répond à une réalité désormais largement partagée. L’intelligence artificielle ne se limite plus à des applications logicielles ou à des usages ponctuels. Elle repose sur des architectures complexes associant matériel de pointe, énergie, données, compétences humaines et cadres réglementaires. En s’engageant sur l’ensemble de ces dimensions, la France et les Émirats arabes unis affirment leur volonté de construire une capacité durable, capable de résister aux dépendances technologiques et aux fluctuations géopolitiques.

Parmi les éléments les plus novateurs de cette coopération figure l’évocation de la création de formes de souveraineté ou d’« ambassades de données » virtuelles. Ce concept encore émergent ouvre la voie à de nouvelles modalités de gouvernance des données et de coopération transnationale. Il traduit la reconnaissance de la donnée comme actif stratégique, dont la gestion requiert désormais des mécanismes de confiance, de sécurité et de réciprocité comparables à ceux de la diplomatie classique.

Dans un contexte international marqué par la concentration des capacités de calcul aux États-Unis et en Asie, ce partenariat répond également à un enjeu de rééquilibrage. Pour la France, il s’agit de consolider sa souveraineté technologique tout en renforçant son rôle de pôle d’innovation au sein de l’Europe. Pour les Émirats arabes unis, l’objectif est double : accélérer la diversification de leur économie et affirmer leur positionnement comme acteur global des technologies avancées.

Cette convergence d’intérêts se traduit par une logique de complémentarité assumée. La France apporte un cadre institutionnel stable, un écosystème de recherche reconnu et une capacité d’intégration européenne. Les Émirats mobilisent des moyens financiers considérables et une stratégie d’investissement à long terme orientée vers les secteurs de rupture. Ensemble, ils dessinent les contours d’un partenariat qui dépasse la simple logique bilatérale pour s’inscrire dans une dynamique globale.

La question des talents occupe une place centrale dans cette ambition commune. L’intelligence artificielle dépend de compétences rares, à la croisée de la recherche scientifique, de l’ingénierie et de l’entrepreneuriat. Les investissements annoncés visent à soutenir des programmes de formation, des échanges universitaires et des environnements capables d’attirer et de retenir les profils les plus qualifiés. À moyen terme, cette dynamique pourrait contribuer à structurer un espace franco-émirati de l’intelligence artificielle, articulant recherche fondamentale, applications industrielles et innovation.

Un an après l’annonce de l’accord, l’absence de décisions définitives sur certains aspects opérationnels ne doit pas être interprétée comme un signe d’hésitation. Elle reflète au contraire la complexité et l’ampleur d’un projet appelé à façonner les infrastructures numériques des décennies à venir. Dans cette perspective, l’intelligence artificielle n’est pas envisagée comme une tendance passagère, mais comme un socle structurant des économies futures.

À travers ce partenariat, la France et les Émirats arabes unis esquissent une nouvelle forme de coopération technologique internationale, fondée sur l’investissement, la confiance mutuelle et une vision stratégique de long terme. Une alliance appelée, si elle se concrétise pleinement, à devenir une référence dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle.

Rédaction — Bureau de Paris
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