Dans l’économie contemporaine des images, le pouvoir ne se situe plus uniquement devant la caméra. Il se déplace vers ceux qui organisent les récits, choisissent les voix et décident quelles histoires deviennent visibles. Maha Selim appartient à cette catégorie rare de producteurs dont le travail ne consiste pas seulement à fabriquer des séries, mais à structurer un espace narratif capable d’influencer l’imaginaire collectif. À travers ses productions, elle ne crée pas simplement du contenu ; elle participe à l’architecture d’une soft power dramatique arabe, où la fiction devient un langage social et une stratégie de présence culturelle.
Le rôle du producteur dans le paysage audiovisuel arabe a longtemps été perçu comme une fonction logistique, financière ou exécutive. Pourtant, la transformation récente de l’industrie,marquée par la montée des plateformes numériques, la diversification des publics et l’accélération de la circulation des images,a redéfini cette position. Le producteur devient désormais un médiateur entre le marché et la vision artistique, entre la réalité sociale et sa traduction narrative. Dans ce contexte, Maha Selim incarne une mutation : celle d’une productrice qui agit comme une conceptrice d’écosystèmes dramatiques.
Ce qui caractérise son parcours n’est pas uniquement la quantité de projets réalisés, mais la capacité à inscrire ses œuvres dans un flux continu de visibilité. Chaque série devient une pièce d’un ensemble plus vaste : une cartographie narrative qui cherche à toucher différents segments du public tout en maintenant une cohérence invisible. Cette logique transforme la production en une forme d’ingénierie culturelle, où la répétition des thèmes, le choix des talents et la gestion des plateformes participent à la construction d’une identité narrative.
La notion de soft power, souvent associée à la diplomatie ou à la culture globale, trouve ici une traduction spécifique. Dans le cas de Maha Selim, elle ne repose pas sur un discours idéologique explicite, mais sur une capacité à intégrer des récits sociaux dans un format populaire. Les séries deviennent alors des espaces où se négocient les représentations du quotidien, les tensions sociales et les aspirations collectives. La puissance réside dans cette capacité à rendre visibles des histoires qui circulent ensuite dans l’espace public, influençant conversations et perceptions.
Dans l’histoire de la télévision arabe, le Ramadan constitue un moment stratégique : une période où l’audience se concentre et où les récits acquièrent une intensité particulière. Les producteurs qui réussissent à s’imposer durant cette saison deviennent des architectes du temps collectif. Maha Selim semble comprendre cette dynamique ; ses projets participent à la création d’un rendez-vous narratif qui dépasse la simple diffusion pour devenir un événement social partagé.
Mais la véritable singularité réside dans le choix de rester principalement derrière l’image. Alors que l’industrie valorise souvent la visibilité individuelle, elle incarne une autre forme de présence : celle du pouvoir discret. Être productrice signifie ici contrôler la trajectoire des histoires sans nécessairement occuper le centre du cadre. Cette position rappelle que l’influence la plus durable est parfois invisible : elle agit dans les décisions, les alliances et les orientations narratives plutôt que dans la représentation médiatique directe.
Le concept d’« usine » n’évoque pas seulement la productivité ; il suggère une structure capable de reproduire et d’amplifier un langage. À travers ses collaborations et ses choix artistiques, Maha Selim construit un système où chaque projet nourrit le suivant. La répétition n’est pas une redondance, mais une stratégie : elle permet de stabiliser une signature et de transformer une succession d’œuvres en une vision cohérente. Cette cohérence constitue précisément le cœur de la soft power : une capacité à imposer une tonalité et un regard reconnaissables.
Dans un paysage audiovisuel marqué par la concurrence internationale, la question de l’identité devient centrale. Comment produire des œuvres locales capables de dialoguer avec une audience globale ? La réponse ne réside pas uniquement dans le budget ou la technologie, mais dans la compréhension des récits qui traversent une société. Le travail de production consiste alors à traduire ces récits en formats accessibles tout en conservant leur singularité culturelle. C’est dans cette tension entre universalité et spécificité que se construit la puissance narrative.
Le succès d’une productrice ne peut se mesurer uniquement par les chiffres d’audience. Il se lit également dans la capacité à créer des trajectoires professionnelles, à révéler des talents et à établir des collaborations durables. La soft power se manifeste autant dans les œuvres que dans les réseaux humains qui les rendent possibles. En ce sens, Maha Selim apparaît comme une figure de convergence : une productrice capable de réunir différentes sensibilités pour construire un récit collectif.
Cependant, la notion de puissance douce implique aussi une responsabilité. Produire des récits signifie participer à la formation de représentations sociales : du rôle des femmes, des dynamiques familiales, des transformations urbaines ou des conflits contemporains. Chaque choix narratif contribue à définir ce qui est considéré comme normal, désirable ou problématique. Ainsi, la production devient un acte culturel autant qu’économique.
À mesure que les frontières entre télévision et plateformes numériques s’estompent, le rôle du producteur évolue vers celui d’un stratège narratif. Il ne s’agit plus seulement de lancer une série, mais de penser sa circulation, sa réception et son prolongement dans l’espace numérique. Cette transformation renforce l’idée d’une « usine » narrative : un système capable de produire des histoires, mais aussi de gérer leur trajectoire dans un univers médiatique fragmenté.
Le portrait de Maha Selim révèle finalement une question plus large : qui détient aujourd’hui le pouvoir de raconter ? Dans une époque où l’image circule plus vite que jamais, la véritable influence appartient peut-être à ceux qui décident quelles histoires méritent d’être racontées. En occupant cet espace stratégique, elle incarne une figure clé de la transformation du drame arabe contemporain.
Ainsi, son parcours ne se limite pas à une série de réussites professionnelles. Il s’inscrit dans une mutation profonde de l’industrie : le passage d’une production centrée sur l’œuvre unique à une logique de systèmes narratifs. Loin d’être une simple productrice, elle apparaît comme une architecte de soft power, construisant un langage dramatique qui façonne la perception du monde arabe à travers ses récits.
PO4OR-Bureau de Paris