Dans le paysage culturel arabe contemporain, certaines figures agissent loin des projecteurs tout en façonnant en profondeur les conditions mêmes de la production intellectuelle. Mayada Mustafa Kayali appartient à cette catégorie d’acteurs structurants pour lesquels la culture n’est ni un discours d’accompagnement ni une vitrine symbolique, mais un champ de travail, d’organisation et de responsabilité. Son parcours se lit moins comme une trajectoire individuelle que comme la mise en place progressive d’un cadre intellectuel capable d’accueillir la complexité, le désaccord et la pensée critique.

Très tôt, son engagement s’est orienté vers une question centrale : comment produire de la connaissance dans le monde arabe contemporain sans céder ni au dogme ni à la superficialité ? Cette interrogation n’est pas restée théorique. Elle a pris corps dans un projet institutionnel structuré, capable d’articuler recherche, publication, traduction et débat public. À travers la direction et le développement du centre « Momimoun Without Borders », Mayada Kayali a contribué à installer un dispositif intellectuel qui dépasse la logique événementielle pour s’inscrire dans un temps long, celui de la réflexion patiente et de la transmission.

Son approche se distingue par une conscience aiguë des tensions qui traversent les sociétés arabes : tension entre héritage et modernité, entre religion et espace civil, entre identité et universalité. Plutôt que de simplifier ces lignes de fracture, elle choisit de les travailler, de les exposer à la complexité, en invitant philosophes, chercheurs et penseurs à confronter leurs hypothèses dans des cadres rigoureux. Le débat n’est jamais ici un spectacle ; il devient un outil de clarification, parfois de dérangement, toujours de responsabilité.

La production éditoriale qu’elle supervise en témoigne. Les ouvrages publiés ne relèvent ni de la polémique facile ni de la neutralité molle. Ils interrogent les textes fondateurs, les concepts, les catégories héritées, et les mettent à l’épreuve des réalités contemporaines : politiques, sociales, culturelles. En assumant ce positionnement, Mayada Kayali prend un risque intellectuel réel : celui de défendre l’autonomie du savoir dans des contextes où celui-ci est souvent instrumentalisé ou sommé de se justifier idéologiquement.

Son rôle ne se limite pas à l’édition. Il s’étend à la mise en circulation du savoir dans l’espace public. Les cycles de conférences, les tables rondes, les participations aux grands salons internationaux du livre constituent autant de lieux où la pensée est donnée à voir comme un travail en cours, non comme un corpus figé. Cette présence régulière dans des espaces internationaux, de Francfort à Sharjah, confère à son action une dimension transnationale assumée : la pensée arabe y dialogue avec d’autres traditions, sans complexe ni effacement.

Ce qui frappe dans cette trajectoire est la constance du cap. À l’heure où nombre d’initiatives culturelles se dissolvent dans l’immédiateté ou l’opportunisme, Mayada Kayali maintient une ligne claire : produire, diffuser et protéger des espaces de pensée critique. Cette constance se traduit par une attention minutieuse portée aux contenus, aux auteurs, aux formats, mais aussi aux conditions éthiques de la production intellectuelle. Rien n’est laissé au hasard, non par goût du contrôle, mais par souci de cohérence.

Son positionnement en tant que femme à la tête d’un projet intellectuel de cette envergure n’est jamais instrumentalisé, mais il n’est pas non plus anodin. Sans discours revendicatif, elle incarne une forme d’autorité tranquille, fondée sur la compétence, la légitimité acquise et la capacité à fédérer. Cette autorité s’exerce dans un champ souvent marqué par des hiérarchies rigides et des résistances implicites. Elle y répond par le travail, la persévérance et la qualité des propositions.

Il serait réducteur de lire son parcours comme une simple réussite individuelle. Ce qui se construit ici relève davantage d’une écologie intellectuelle : un ensemble de relations, de textes, de débats et de pratiques visant à réhabiliter la pensée comme bien commun. Dans cette perspective, la culture n’est pas un ornement, mais un levier de transformation. Elle permet de nommer les conflits, de désamorcer les simplifications et de redonner au langage sa capacité de nuance.

La figure de Mayada Kayali s’inscrit ainsi dans une généalogie discrète mais essentielle : celle des bâtisseurs d’institutions culturelles. Leur œuvre n’est pas toujours spectaculaire ; elle est structurelle. Elle consiste à créer les conditions de possibilité de la pensée, à protéger ses espaces de fragilité et à garantir sa circulation au-delà des frontières politiques et symboliques.

Dans un monde saturé de discours rapides et de positions tranchées, son travail rappelle que la pensée exige du temps, de la méthode et une éthique de la lenteur. Cette lenteur n’est pas inertie ; elle est précision. Elle permet d’éviter les slogans, de résister aux injonctions de simplification et de maintenir ouverte la question du sens.

À travers son engagement, se dessine une conviction forte : la connaissance n’est ni un luxe ni un privilège, mais une nécessité politique et humaine. C’est dans cette fidélité à la pensée comme exigence que réside la singularité de son parcours.

Bureau de Beyrouth

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