Mayssoun Azzam n’a jamais exercé le journalisme comme un simple art du récit visible. Ce qui l’intéresse se situe ailleurs : dans les zones laissées en suspens par l’actualité, dans les décisions reléguées au second plan, dans les silences qui, avec le temps, révèlent leur portée structurante. Avec Khatt al-Mouwajaha, elle déplace délibérément le regard, du fait immédiat vers ce qui continue d’agir bien après la disparition des caméras.
Ce choix ne relève ni d’une rupture ni d’un repositionnement opportun. Il procède d’un aboutissement intellectuel. L’expérience de l’urgence médiatique a progressivement mis en lumière ses limites : si l’actualité impose son tempo, elle laisse derrière elle des angles morts événements jugés secondaires, décisions marginalisées, responsabilités diluées dont l’histoire révèle, a posteriori, le rôle décisif.
Khatt al-Mouwajaha s’inscrit précisément dans cet espace. Le programme refuse les cadres classiques de la reconstitution historique comme ceux de l’entretien rétrospectif complaisant. Il repose sur une conviction claire : comprendre le présent suppose de revisiter le passé autrement, à partir de témoignages situés, d’archives établies et d’un travail d’enquête rigoureux. Il ne s’agit ni de réécrire l’histoire ni d’en produire une version morale, mais d’exposer ce qui a été négligé, déformé ou volontairement laissé hors champ.
La méthode assume la complexité. Chaque épisode reconstruit un moment précis sans chercher le verdict. Les faits sont replacés dans leur contexte, les décisions interrogées dans leur temporalité, les récits confrontés entre eux. Le spectateur n’est pas invité à consommer une mémoire figée, mais à exercer son jugement.
Ce rapport exigeant à la parole constitue le cœur de la démarche. Le témoin ou le décideur n’est jamais convoqué pour sa notoriété, mais pour son implication directe. Sa parole n’est ni sanctuarisée ni disqualifiée : elle est mise en tension avec les archives, les faits et d’autres récits. Même le silence refus de témoigner, absence d’une voix devient un élément du réel, intégré à l’analyse plutôt qu’effacé.
Cette posture révèle une éthique journalistique affirmée. Interroger la mémoire individuelle suppose d’en reconnaître la fragilité : elle est subjective, parfois défensive, souvent traversée par le besoin de justification. Mayssoun Azzam en fait un objet de travail, sans s’y soumettre. Le dialogue repose sur la rigueur, la contextualisation et la confrontation raisonnée des sources, dans un respect constant de l’intelligence du public.
Au fil des épisodes, une question traverse le programme : qui détient réellement le récit ? Qui aurait pu en livrer toutes les dimensions, sans filtres ni omissions ? Parmi ces figures absentes, la réflexion revient souvent sur Yasser Arafat, dont certains témoignages révèlent des aspects méconnus de la pensée et des choix politiques, notamment autour du droit au retour. Ces récits rappellent combien l’histoire officielle tend à simplifier des réalités traversées de tensions, de compromis et de conflits internes.
Cette attention portée à l’absence souligne l’urgence du travail entrepris : recueillir ce qui peut encore l’être, avant que la mémoire ne se referme définitivement. Car l’histoire se construit aussi à partir de ce qui n’a pas été dit.
Interrogée sur le rôle qu’elle privilégierait — témoin ou décideur — Mayssoun Azzam répond sans hésiter : décideur. Une réponse révélatrice. Le témoin observe et se souvient. Le décideur agit, tranche, assume les conséquences. Tout décideur devient à son tour porteur d’une mémoire singulière de la décision. Cette articulation irrigue la philosophie même de Khatt al-Mouwajaha.
L’ambition du programme dépasse la transmission d’informations. Il s’agit de libérer la pensée des récits figés, de redonner voix à des acteurs rarement entendus et de permettre une lecture plus nuancée du passé. Non pour le réécrire, mais pour en restituer la densité.
Dans un paysage médiatique dominé par la vitesse, l’émotion et la polarisation, Khatt al-Mouwajaha impose un autre régime du temps. Il rappelle que la vérité est rarement simple et qu’elle se situe souvent à l’intersection de récits contradictoires.
À travers ce projet, Mayssoun Azzam affirme une conception exigeante du journalisme : une pratique qui ne se limite pas à montrer ce qui se voit, mais qui s’attache à comprendre ce qui demeure invisible. Une posture où l’expérience devient un outil critique, et où le journalisme, assumant pleinement sa responsabilité historique, retrouve sa fonction essentielle : éclairer, sans réduire.
Rédaction – Bureau de Paris