Certaines trajectoires sportives ne se referment pas avec le dernier coup de sifflet. Elles se déplacent. Elles changent de forme sans perdre leur logique interne, prolongeant sur d’autres scènes l’autorité acquise sur le terrain. Le parcours de Mehdi Benatia s’inscrit pleinement dans cette continuité rare. Peu d’anciens défenseurs centraux auront incarné avec autant de cohérence le passage du jeu à l’institution, de l’exigence tactique à la responsabilité stratégique. Du rectangle vert aux espaces de décision, Benatia n’a pas modifié sa posture : il a simplement redéfini son périmètre d’action.
Formé dans un environnement où la rigueur prime sur le confort, Benatia a très tôt intégré une conception presque doctrinale du football. Défendre n’était pas pour lui une fonction subalterne, mais un art de l’anticipation, de la lecture et du commandement. Sur le terrain, il n’était pas seulement un stoppeur ; il était un organisateur silencieux, un point de fixation autour duquel se structuraient les équilibres collectifs. Cette intelligence tactique, souvent sous-estimée dans les récits médiatiques, constitue pourtant la matrice de son évolution future.
Son parcours européen, marqué par des passages dans des championnats de très haut niveau, a forgé une compréhension fine des cultures footballistiques. L’Italie lui a transmis le sens du détail, de la discipline défensive et de la gestion des temps faibles. L’Allemagne lui a appris la rigueur structurelle, l’exigence physique et la planification à long terme. La France, enfin, lui a offert un cadre de réflexion plus large, où le football dialogue avec l’économie, la politique des clubs et les enjeux de gouvernance. Cette circulation entre les modèles n’a jamais été accidentelle : elle a nourri une vision globale du jeu.
Capitaine respecté, leader assumé, Benatia a toujours exercé une autorité qui ne procédait ni de l’esbroufe ni de la théâtralité. Son leadership reposait sur la crédibilité technique, la constance et la capacité à assumer la pression dans les moments critiques. Ce rapport au pouvoir, fondé sur la responsabilité plus que sur la domination, constitue l’un des fils conducteurs de son passage vers les fonctions dirigeantes.
La sélection marocaine occupe une place particulière dans cette trajectoire. Porter le maillot national n’a jamais été pour lui un simple honneur symbolique ; c’était un engagement politique au sens noble du terme, une manière d’inscrire son parcours individuel dans une histoire collective. En tant que capitaine des Lions de l’Atlas, il a incarné une génération charnière, consciente de ses racines mais résolument tournée vers une reconnaissance internationale structurée. Cette expérience a renforcé chez lui une lecture géopolitique du football, perçu comme un espace de représentation, de diplomatie et de projection identitaire.
Lorsque la carrière sportive s’achève, Benatia ne disparaît pas des radars. Au contraire, il opère une transition méthodique, presque naturelle, vers les sphères décisionnelles. Là où beaucoup d’anciens joueurs peinent à redéfinir leur légitimité hors du terrain, lui s’appuie sur une compétence rarement valorisée : la compréhension systémique du club comme organisation. Recrutement, gestion des effectifs, articulation entre formation et équipe première, dialogue avec les entraîneurs : autant de dimensions qu’il aborde avec le même sérieux analytique que lorsqu’il préparait un duel défensif.
Son entrée dans les structures dirigeantes ne relève pas d’un simple recyclage symbolique de star du football. Elle s’inscrit dans une logique de compétence et de crédibilité. Benatia ne vend pas son passé ; il l’utilise comme un capital d’expérience, mis au service d’une vision opérationnelle. Son regard sur les joueurs est celui d’un ancien pair, capable de comprendre les dynamiques internes d’un vestiaire, les fragilités mentales, les attentes implicites et les tensions silencieuses qui échappent souvent aux décideurs purement administratifs.
Dans les bureaux, il conserve une approche fondamentalement pragmatique. Pas de discours emphatique, pas de posture idéologique. Sa méthode repose sur l’évaluation, la projection et la prise de décision assumée. Cette continuité de style entre le terrain et la direction est l’un des éléments les plus remarquables de son parcours. Là où certains dirigeants cherchent à imposer une rupture symbolique avec leur passé de joueur, Benatia revendique au contraire une filiation directe : le football reste son langage, simplement décliné dans un autre registre.
Cette trajectoire éclaire une transformation plus large du football contemporain. Les clubs de haut niveau ne peuvent plus se contenter de dirigeants déconnectés de la réalité du terrain. La complexité croissante du marché des transferts, la pression médiatique, la gestion des carrières et la formation des jeunes exigent des profils hybrides, capables de dialoguer à la fois avec les joueurs, les entraîneurs et les instances économiques. Benatia incarne précisément cette figure intermédiaire, à la croisée des mondes.
Son positionnement est également révélateur d’un déplacement symbolique du pouvoir dans le football maghrébin et africain. Longtemps cantonnés à des rôles périphériques dans les grandes institutions européennes, les anciens joueurs issus de ces espaces commencent à investir des fonctions stratégiques. Ce mouvement ne relève pas d’une politique d’image, mais d’une reconnaissance progressive des compétences acquises au plus haut niveau. Benatia, par son sérieux et sa discrétion, contribue à crédibiliser cette évolution.
Il serait toutefois réducteur de lire son parcours uniquement à travers le prisme de la réussite individuelle. Ce qui frappe, chez lui, c’est la cohérence d’ensemble. Chaque étape semble prolonger la précédente, sans rupture artificielle. Le défenseur organisait la ligne arrière ; le dirigeant structure le projet sportif. Le capitaine fédérait le groupe ; le responsable coordonne les acteurs. La logique reste la même : préserver l’équilibre, anticiper les crises, construire dans la durée.
Dans un football de plus en plus dominé par la communication instantanée et la spectacularisation des fonctions dirigeantes, Mehdi Benatia incarne une autre voie. Une voie plus silencieuse, plus exigeante, fondée sur la compétence et la mémoire du jeu. De la pelouse aux bureaux, il n’a pas changé de rôle : il continue de défendre, non plus un but, mais une idée du football comme structure, comme responsabilité et comme engagement à long terme.
Rédaction — Bureau de Paris