Il fut un temps où la maquilleuse intervenait à la fin du processus. Aujourd’hui, elle en devient l’un des points de départ. Le visage médiatique arabe contemporain n’est plus seulement photographié ; il est construit, pensé, calibré. Dans cette transformation silencieuse, une nouvelle génération d’artistes du maquillage émerge comme véritable actrice de l’architecture visuelle régionale. Menna Thabet s’inscrit dans cette mutation.
Égyptienne, formée à la discipline du dessin avant de se consacrer au maquillage professionnel dès 2015, elle appartient à une génération qui ne considère pas le visage comme une surface à embellir, mais comme un espace à sculpter. Le passage du crayon à la brosse n’est pas anodin. Dans les deux cas, il s’agit de maîtriser l’ombre et la lumière. Dans les deux cas, il s’agit d’orienter le regard.
Ce qui rend son parcours intéressant n’est pas simplement la liste des célébrités avec lesquelles elle a collaboré, ni sa présence numérique. C’est sa capacité à naviguer entre plusieurs cartographies esthétiques. Du Caire à Riyad, de plateaux télévisés à des campagnes de marques internationales, elle travaille au croisement de sensibilités visuelles distinctes.
Le Caire porte encore une mémoire dramatique du maquillage : intensité du regard, structuration marquée des contours, héritage cinématographique fort. Le Golfe, quant à lui, tend vers une sophistication plus lisse, une naturalité maîtrisée, une peau lumineuse pensée pour la haute définition. Entre ces deux pôles, une tension s’installe : faut-il affirmer le trait ou l’effacer ? Accentuer ou suggérer ?
C’est précisément dans cet entre-deux que se situe le travail de Menna Thabet. Elle ne revendique pas une rupture radicale. Elle opère plutôt une adaptation stratégique. Le maquillage devient un langage contextuel. Ce qui est proposé à une actrice égyptienne ne sera pas identique à ce qui est conçu pour une animatrice basée à Riyad. Non par opportunisme, mais par compréhension du cadre visuel dans lequel l’image circulera.
Car le visage médiatique n’est plus un simple visage. Il est un vecteur économique, une signature de marque, un outil d’influence. La maquilleuse devient alors une co-autrice de l’identité publique. Elle participe à définir la perception d’une femme dans l’espace médiatique : plus accessible, plus institutionnelle, plus avant-gardiste, plus douce.
Ce déplacement du rôle est central. La maquilleuse n’est plus seulement technicienne. Elle devient médiatrice entre l’intime et le public. Elle ajuste les codes esthétiques en fonction des attentes culturelles et des exigences numériques. La caméra haute définition impose d’autres règles. Les réseaux sociaux amplifient chaque détail. La lumière artificielle transforme la texture de la peau. Dans ce contexte, le maquillage est une technologie de l’apparence.
Menna Thabet appartient à cette génération consciente de ces contraintes. Son travail met en avant une peau travaillée sans surcharge visible, une structure subtile des volumes, un équilibre entre définition et douceur. Cette approche correspond à une époque qui valorise l’illusion du naturel tout en exigeant une maîtrise technique élevée.
Mais cette évolution soulève une question plus large : les maquilleuses fabriquent-elles une singularité ou contribuent-elles à l’uniformisation des visages ? À mesure que les standards visuels se globalisent, le risque d’un lissage identitaire augmente. Lèvres définies, sourcils structurés, peau uniforme : la répétition des codes peut produire une homogénéité inquiétante.
C’est ici que le rôle de l’artiste devient décisif. Maintenir la singularité d’un visage tout en respectant les codes dominants demande une intelligence fine de la morphologie et du contexte. Le maquillage devient alors un exercice d’équilibre : révéler sans transformer, structurer sans effacer.
Le parcours de Menna Thabet ne peut donc être réduit à celui d’une success story individuelle. Il s’inscrit dans une dynamique plus large : celle d’une industrie de la beauté arabe en pleine redéfinition. Les capitales du Golfe investissent massivement dans l’image, l’événementiel, les médias. L’apparence devient un enjeu stratégique. Les professionnelles du maquillage se retrouvent au cœur de cette mutation.
Dans cette perspective, Menna Thabet représente moins une icône qu’un symptôme. Elle incarne une génération mobile, connectée, capable de traverser les frontières esthétiques régionales. Elle adapte son langage visuel sans perdre sa base technique. Elle évolue dans un écosystème où la beauté est à la fois intime et géopolitique.
Loin du discours simpliste sur “briser les traditions”, la réalité est plus complexe. Il ne s’agit pas de rompre avec un passé, mais de recomposer les codes. Le visage arabe contemporain est en train d’être redessiné à travers des influences multiples : héritage cinématographique égyptien, minimalisme international, sophistication du Golfe, exigences numériques globales.
La maquilleuse devient ainsi une cartographe. Elle trace des lignes invisibles sur un territoire vivant. Chaque trait, chaque ombre, chaque nuance participe à une narration silencieuse. Qui sommes-nous lorsque nous apparaissons à l’écran ? Quelle image souhaitons-nous projeter ? Quelle part de nous reste intacte ?
À travers son parcours, Menna Thabet ouvre une réflexion plus vaste sur la fabrication de l’identité visuelle dans le monde arabe contemporain. Le maquillage cesse d’être périphérique. Il devient central dans la mise en scène du pouvoir symbolique féminin.
Dans une région où l’image gagne en importance stratégique, celles qui maîtrisent l’art du visage détiennent une influence discrète mais déterminante. Elles façonnent l’apparence d’une génération médiatique qui parle au monde.
Menna Thabet n’est pas encore une rupture esthétique radicale. Mais elle participe à un mouvement plus profond : celui d’un transfert du maquillage vers l’architecture de l’image publique. Et c’est peut-être là que réside l’essentiel.
Bureau de Paris
PO4OR-Portail de l’Orient