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Michelle Keserwany… Ambassadrice extraordinaire d’un Orient qui ne cesse d’interroger Paris

Michelle Keserwany… Ambassadrice extraordinaire d’un Orient qui ne cesse d’interroger Paris

Michelle Keserwany n’est pas l’ambassadrice d’un Orient prêt à être exposé, ni la représentante d’une identité rassurée par sa propre image. Elle porte jusqu’à Paris un Orient en conflit avec lui-même : ironique et blessé, rebelle et tendre, accablé par ses effondrements, mais toujours capable de transformer la perte en langage, la mémoire en image et l’exil en instrument de connaissance.

C’est en cela qu’elle mérite le titre d’« ambassadrice extraordinaire » non dans son acception diplomatique officielle, mais en tant qu’incarnation culturelle exceptionnelle d’une région qu’aucun discours unique ne saurait résumer. Elle ne vient pas en France expliquer l’Orient conformément aux attentes de l’imaginaire européen, ni reproduire son image comme territoire de violence, de victimisation et de mystère. Elle arrive chargée de ses contradictions et les place face à Paris, avec toutes ses séductions : ville de la reconnaissance, des institutions et de la lumière, mais aussi ville des archives coloniales, des mémoires dispersées et des questions demeurées sans réponse.

La voix de Michelle est née à Beyrouth avant de trouver à Paris son espace cinématographique. Depuis 2010, elle crée, avec sa sœur Noel Keserwany, des chansons et des vidéos satiriques à travers lesquelles elles affrontent la corruption du système politique libanais et ses dysfonctionnements. Chez elles, la satire n’est pas un simple ornement artistique, mais un moyen de défense et de connaissance ; un rire émanant d’une société consciente que sa réalité a dépassé les limites du raisonnable et que dévoiler l’absurde constitue peut-être l’ultime forme de résistance encore possible.

Michelle n’est toutefois pas restée enfermée dans la protestation directe. Sa participation à l’écriture du scénario de « Capharnaüm », de Nadine Labaki, a révélé sa capacité à passer de la dénonciation du système à l’exploration de ses effets sur l’existence humaine. Le pouvoir n’est plus seulement une classe politique corrompue, mais une structure qui produit des enfants sans papiers, des femmes sans protection et des corps vivant en dehors de toute reconnaissance juridique et sociale. C’est là que la scénariste commence à devenir porteuse d’une véritable vision : elle ne se contente plus de nommer la blessure, elle en recherche les strates invisibles.

Puis vint Paris.

Dans le parcours de Michelle, la capitale française ne fut pas tant une terre de salut qu’un miroir démultiplié. Elle y trouva des institutions capables d’offrir à l’artiste du temps, des ressources et une reconnaissance, mais elle y découvrit également des fragments de l’histoire de son pays conservés loin de celui-ci. Entre Beyrouth, qui perd ses archives, et Paris, qui préserve celles des autres, s’est formée la question centrale du cinéma de Michelle : qui possède la mémoire ? Et qui raconte l’Histoire lorsque ses documents sont dispersés entre la patrie et l’exil ?

Dans « Les Chenilles », écrit par Michelle et coréalisé avec Noel, cette interrogation devient une construction cinématographique d’une remarquable densité. Sarah et Asma, deux femmes originaires du Liban et de Syrie, se rencontrent dans un restaurant à Lyon. Chacune porte en elle une patrie qu’elle a été contrainte de quitter, et toutes deux travaillent dans un espace qui ne leur accorde qu’une position précaire aux marges de la ville. Pourtant, ce qui les relie ne commence pas dans le présent, mais dans l’histoire de l’industrie de la soie qui lia Lyon au Mont-Liban, où des femmes travaillaient à l’élevage du ver à soie et au filage, sans jamais posséder la richesse produite par leurs propres corps.

Le fil de soie devient ainsi bien davantage qu’une métaphore esthétique. Il constitue une ligne économique et coloniale qui relie le corps de l’ouvrière orientale à la prospérité de la ville européenne, et les femmes du XIXᵉ siècle aux migrantes du XXIᵉ. Lorsque Michelle expose cette histoire en France, elle ne demande pas à Paris d’éprouver de la compassion pour l’Orient ; elle l’invite à reconnaître qu’elle fait elle-même partie de son histoire.

C’est là que réside la force de Michelle Keserwany : elle ne se tient pas entre l’Orient et l’Occident comme une médiatrice neutre, mais habite l’espace de tension qui les sépare et les relie. Elle connaît parfaitement la séduction de Paris : ses institutions, ses festivals et sa capacité à conférer une légitimité internationale à l’artiste venu des marges. Mais elle sait aussi que la reconnaissance européenne peut devenir une cage douce lorsque l’artiste se voit contraint de présenter son identité selon les cadres que l’on attend de lui.

Michelle ne transforme donc pas l’Orient en spectacle folklorique, pas plus qu’elle ne réduit la femme arabe à un être attendant d’être sauvé. Ses personnages féminins portent une conscience de l’Histoire, même lorsqu’elles n’en connaissent pas tous les détails : le corps conserve ce que les livres oublient, et l’exil dévoile les liens que la stabilité dissimule. Elles ne passent pas de l’oppression à un salut européen ; elles découvrent, dans la relation qui les unit, la capacité de se réapproprier leur récit, leur corps et leur regard.

L’Ours d’or du meilleur court métrage décerné aux « Chenilles » à la Berlinale en 2023 ne fut pas une simple consécration professionnelle. Il constituait la reconnaissance d’un langage cinématographique capable de transposer une question historique et politique dans une image intime, sans tomber dans la démonstration directe ni dans l’explication didactique. Réduire Michelle à cette récompense reviendrait pourtant à appauvrir son projet. Le prix n’est qu’un moment de reconnaissance ; la véritable valeur réside dans la transformation qui l’a précédé : le passage de la chanson politique satirique à l’écriture cinématographique, puis de la représentation de la réalité libanaise à la reconnexion de l’histoire coloniale avec le présent européen.

Dans son projet de long métrage « Amara », Michelle poursuit son exploration de la relation entre vérité et illusion. L’héroïne travaille dans une station de radio beyrouthine où elle présente une chronique astrologique, avant que la crise économique ne l’oblige à devenir présentatrice du journal. Elle se retrouve soudain chargée d’annoncer la réalité d’un pays qui s’effondre, après avoir construit sa vie professionnelle autour de petits mensonges destinés à offrir aux auditeurs un peu de réconfort.

Le choix de la radio n’a rien d’anodin. Entre les horoscopes et les informations, Michelle pose une question : lequel des deux relève le plus de la fiction dans un pays où les frontières entre vérité et absurdité se sont effondrées ? Et comment l’individu survit-il à l’intérieur d’un système de corruption dont il n’est pas directement l’auteur, mais dont il devient, par nécessité de survivre, un maillon dans la perpétuation ?

Michelle recherche la politique dans les lieux qui ne semblent pas politiques : dans l’intonation d’une animatrice de radio, dans le corps d’une migrante, dans un fil de soie ou dans une photographie conservée au sein d’archives françaises. Cette capacité à déplacer la politique de la tribune vers le détail lui confère sa profondeur intellectuelle. Elle ne réalise pas tant des films « sur l’Orient » qu’elle ne révèle les mécanismes ayant façonné son image, dispersé sa mémoire et déterminé sa place dans le monde.

Si Paris a séduit des générations d’artistes orientaux par sa promesse de liberté et de reconnaissance, Michelle y entre avec une double conscience : elle est attirée par ce que la ville rend possible, mais ne se soumet pas à ce qu’elle exige. Elle bénéficie de ses institutions sans en faire son unique référence intellectuelle, et lui apporte une histoire qui ne demande pas l’hospitalité, mais revendique sa place au cœur même de la mémoire européenne.

Elle est une ambassadrice extraordinaire parce que l’Orient qu’elle représente n’est ni un État ni une géographie immuable. Il est un territoire de déchirures : le Liban entre sa vitalité et son effondrement, la Syrie entre la mémoire et le déracinement, la femme entre l’exploitation et la reconquête de son corps, le migrant entre le désir d’appartenance et la crainte de la dissolution. Michelle porte ces contradictions sans chercher à les réconcilier artificiellement ; elle les laisse s’affronter à l’intérieur de l’image jusqu’à ce qu’elles produisent leur propre signification.

Michelle Keserwany ne se tient pas sur un pont déjà construit entre l’Orient et Paris ; elle reconstruit ce pont à partir des fils dispersés de la mémoire. Chaque fil retrouvé révèle que la relation entre les deux rives n’a pas commencé avec les migrations contemporaines, mais qu’elle fut écrite depuis longtemps par le commerce, le travail, le colonialisme et la culture.

Michelle n’incarne donc pas un Orient qui frappe à la porte de Paris en quête de reconnaissance, mais un Orient qui y entre un miroir à la main. Lorsqu’elle élève ce miroir, Paris ne voit pas seulement le visage de l’autre : elle y découvre également une part de sa propre histoire.

C’est ici que Michelle dépasse la figure de la cinéaste rêveuse ou de l’artiste transculturelle. Elle devient, dans un sens intellectuel et esthétique, l’ambassadrice extraordinaire d’un Orient qui refuse d’être exposé comme un récit incomplet et affirme sa volonté d’être un partenaire à part entière dans l’écriture du monde.

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