Il existe des trajectoires qui ne suivent pas l’ordre habituel des carrières artistiques. Elles ne passent ni par l’accumulation lente d’expériences ni par une reconnaissance tardive qui viendrait confirmer un parcours déjà stabilisé. Elles apparaissent plutôt comme des accélérations, des surgissements qui obligent le regard critique à revoir ses catégories. Le parcours de Mohanad Hayal appartient à cette constellation rare où l’âge ne correspond plus à la densité du positionnement artistique.
Dans un contexte comme celui du cinéma irakien contemporain, marqué par des décennies de ruptures politiques, économiques et culturelles, faire un film ne relève pas uniquement d’un geste créatif. C’est un acte structurel. Il faut inventer les conditions mêmes de possibilité avant d’inventer l’image. La génération à laquelle appartient Hayal se distingue précisément par ce refus d’attendre l’existence d’une industrie stable pour commencer à créer. Elle n’a pas hérité d’un système; elle a dû en esquisser les fondations.
Son film « Haifa Street » ne peut pas être réduit à une réussite festivalière. La reconnaissance obtenue à Busan et dans d’autres espaces internationaux n’est que la surface visible d’un déplacement plus profond. Ce qui se joue ici, c’est l’émergence d’une écriture cinématographique qui assume le chaos comme structure narrative. Le film ne cherche pas à expliquer une réalité fragmentée; il la met en tension, révélant un langage cinématographique conscient de ses propres fractures.
Chez Hayal, la mise en scène semble guidée par une tension permanente entre observation et construction. Les personnages ne sont pas seulement des figures dramatiques; ils deviennent des vecteurs d’une mémoire collective instable. Cette approche traduit une compréhension précoce de la responsabilité du regard: filmer n’est pas seulement montrer, mais organiser le visible dans un espace où chaque image porte le poids d’un contexte historique.
Ce qui distingue cependant son parcours, ce n’est pas uniquement l’écriture filmique. C’est la rapidité avec laquelle il a déplacé sa position de créateur vers celle d’acteur structurel. Participation à des jurys internationaux, engagement dans des initiatives de financement et soutien à de nouveaux projets irakiens: ces gestes témoignent d’une transformation du rôle traditionnel du réalisateur. Il ne s’agit plus seulement de produire des œuvres, mais de contribuer à l’écosystème qui rend ces œuvres possibles.
Ce passage du geste individuel à la responsabilité collective révèle une maturité inhabituelle pour un cinéaste encore au début de sa trajectoire. Là où d’autres cherchent d’abord à consolider une signature personnelle, Hayal semble investir un espace plus large: celui de la transmission et de la construction institutionnelle. Cette orientation ne relève pas d’un choix stratégique uniquement; elle traduit une compréhension intuitive du moment historique que traverse le cinéma irakien.
Dans cette perspective, son parcours peut être lu comme celui d’une génération qui refuse la posture de victime culturelle. Au lieu de se définir par l’absence de moyens ou par les obstacles politiques, elle redéfinit le manque comme un terrain d’expérimentation. La création devient alors un acte d’architecture invisible: bâtir des réseaux, ouvrir des espaces, permettre à d’autres voix d’émerger.
Il serait pourtant réducteur de voir en lui uniquement un organisateur ou un médiateur. L’énergie de son cinéma demeure ancrée dans une recherche esthétique. Le rapport au cadre, au rythme et à la tension dramatique témoigne d’une volonté d’inscrire le cinéma irakien dans un dialogue global sans renoncer à sa singularité locale. Ce positionnement hybride — entre enracinement et circulation internationale — constitue l’un des signes les plus marquants de sa génération.
L’enjeu réel dépasse donc la réussite personnelle. Ce qui se dessine à travers son parcours, c’est une transformation silencieuse du rôle du cinéaste arabe contemporain. Le réalisateur n’est plus seulement un auteur isolé; il devient un nœud dans un réseau complexe de collaborations, de soutiens et de responsabilités. Cette mutation reflète une conscience accrue de la fragilité des structures culturelles et de la nécessité de les reconstruire collectivement.
Dans un monde où la visibilité médiatique favorise souvent les récits héroïques individuels, la trajectoire de Mohanad Hayal propose une alternative. Elle montre qu’une carrière peut se construire non pas autour d’une mythologie personnelle, mais autour d’une éthique de contribution. Le cinéma cesse alors d’être une scène où l’artiste se met en avant; il devient un espace où se tisse une communauté de regards.
Si l’on devait résumer son positionnement actuel, il faudrait parler d’une présence en devenir plutôt que d’une identité fixée. La précocité de ses accomplissements ne constitue pas un aboutissement, mais une ouverture. Elle annonce une phase où l’enjeu ne sera plus seulement de prouver une capacité artistique, mais de transformer durablement les conditions d’existence du cinéma auquel il appartient.
Ainsi, la véritable singularité de Hayal ne réside pas uniquement dans ce qu’il a déjà réalisé, mais dans la manière dont il redéfinit la temporalité d’une carrière. Là où l’on attend traditionnellement une progression linéaire, il propose une simultanéité: créer, transmettre, structurer. Une manière de refuser la séparation entre l’artiste et l’écosystème qui l’entoure.
Dans ce sens, il incarne peut-être l’une des figures émergentes d’un nouveau paradigme: celui d’une génération qui n’a pas attendu l’autorisation de faire du cinéma, mais qui a choisi d’en inventer les conditions, image après image, projet après projet.
PO4OR-Bureau de Paris