






La chose la plus dangereuse qui puisse arriver à un acteur n’est peut-être pas d’échouer dans un rôle, mais d’y réussir plus qu’il ne le faudrait.
Trouver le personnage que le public aime, le regard qui revient sur les photos, le ton qui devient familier, puis découvrir, des années plus tard, que le succès qui a construit son nom a, dans le même temps, construit autour de lui une belle cage.
C’est précisément à partir de là que l’on peut regarder Mohanad Hosny.
Non pas comme un acteur dont il faudrait retracer la liste des œuvres, ni comme un visage montant auquel il faudrait trouver une définition toute faite, mais comme un acteur dont l’expérience semble reposer sur une question plus difficile : comment conserver ses traits sans conserver toujours la même personne ?
Dans le métier d’acteur, la répétition est séduisante.
Ce qui a fonctionné une fois peut fonctionner une seconde fois. Ce que le public a aimé peut être présenté à nouveau sous une autre forme. Et l’industrie elle-même, avec ses calculs, ses pressions et sa rapidité, tend parfois à réclamer la version qui a déjà prouvé sa capacité à atteindre le public.
Mais l’art commence souvent au moment où le succès précédent devient quelque chose qu’il faut savoir combattre.
Le visage n’est pas le personnage
Mohanad Hosny possède une présence visuelle qui aurait pu lui offrir un chemin beaucoup plus facile : une image fixe, un territoire romantique rassurant, des personnages construits autour des traits d’un héros qui sait déjà comment la caméra va l’accueillir.
Mais la beauté du visage n’est pas l’accomplissement d’un acteur.
Son véritable accomplissement consiste à permettre à ce visage de perdre ses privilèges.
À paraître dur lorsqu’il doit être dur, fragile lorsque le personnage se brise, inquiétant lorsque nous ignorons ce qu’il dissimule, et ordinaire lorsque le rôle exige un homme que l’on pourrait croiser dans la rue sans même se retourner.
Le corps lui-même devient alors un outil d’écriture.
La façon de se tenir, la distance entre deux mots, le mouvement des yeux, la vitesse de la parole, le degré d’assurance dans la voix, jusqu’au silence qui précède une phrase : autant de détails capables de faire paraître un même homme comme quelqu’un d’autre sans avoir besoin de déguisement.
La valeur de la transformation ne réside donc pas dans le fait que le public soit incapable de reconnaître le visage de l’acteur, mais dans le fait qu’il le reconnaisse parfaitement tout en croyant avoir devant lui un être différent.
Il n’est pas nécessaire que nous l’aimions
Il existe une autre épreuve, plus sévère encore.
Un acteur doté de présence et de séduction peut facilement chercher à protéger sa relation avec le public, même lorsqu’il interprète un personnage négatif. Il laisse toujours une petite fenêtre par laquelle peut entrer l’empathie, comme s’il disait au spectateur : ne me confondez pas avec cet homme.
Mais certains personnages n’ont pas besoin de cette protection.
Et un personnage comme Hammad dans « El Tawoos » est important dans la lecture du parcours de Mohanad Hosny précisément pour cette raison.
La question n’était pas de rendre le personnage aimable, mais de le rendre crédible.
Et la différence entre les deux est immense.
L’acteur n’est ni l’avocat du personnage, ni son juge. Sa mission la plus difficile consiste à pénétrer sa logique intérieure, même lorsque cette logique nous paraît moralement inacceptable.
À demander : comment cet homme en est-il arrivé là ?
Et non : comment faire pour que les gens lui pardonnent ?
C’est cette distance qui sépare parfois une performance qui cherche l’approbation du public d’une performance qui cherche à placer devant lui un être humain rempli de contradictions, puis à lui laisser le soin de juger.
Chaque personnage possède une vie que nous ne voyons pas
L’une des idées les plus importantes dans la manière dont Mohanad parle de la préparation d’un personnage réside peut-être dans la recherche de son histoire, de ce qui précède le moment où le récit commence à l’écran.
Cela peut sembler être une question technique, alors qu’il s’agit en réalité du cœur même du jeu.
Parce qu’un personnage ne naît pas au moment où le réalisateur dit : « Action ».
Il entre dans la scène avec son enfance, ses peurs, ses pertes, ses anciennes relations, les choses dont il a honte, et tout ce qu’il a appris sur l’amour, le pouvoir, la dignité et la peur.
La plupart de ces éléments ne seront jamais écrits à l’écran.
Mais l’acteur, lui, a besoin de les connaître.
Car un être humain n’entre jamais dans une pièce complètement vide, et un personnage crédible ne devrait pas le faire non plus.
C’est peut-être pour cette raison que certains rôles paraissent vrais sans que nous soyons capables d’en identifier exactement la cause : parce qu’il existe toute une vie que nous ne voyons pas, mais dont nous ressentons la présence derrière les yeux.
Quitter son propre succès
Le problème avec le succès, c’est qu’il vous suggère de rester.
Il vous dit : c’est ici que le public vous a aimé.
C’est ainsi qu’il vous a reconnu.
C’est dans cette zone que les applaudissements sont garantis.
L’évolution, elle, demande exactement le contraire.
Elle vous demande de partir.
De prendre le risque d’être moins confortable, moins beau, moins immédiatement acceptable, parfois même moins présent à certains moments, afin de laisser au personnage davantage d’espace que soi-même.
De Ammar à Eshmawy, de Hammad à Karim puis Rami, les noms eux-mêmes ne nous intéressent pas comme un inventaire de rôles. Ce qui compte, c’est la distance qui les sépare.
La distance est l’histoire.
Parce qu’un acteur n’évolue pas seulement lorsqu’il obtient un rôle plus important, mais lorsque s’élargit la distance entre l’homme qu’il a joué hier et celui qu’il est capable de nous faire croire aujourd’hui.
Du jeune homme à l’homme
Il existe aussi une autre transformation que les scénarios ne fabriquent pas.
C’est le temps qui s’en charge.
Un jeune acteur entre souvent face à la caméra avec l’énergie de celui qui veut prouver sa valeur. Il veut que nous le voyions, que nous le remarquions, que nous sachions qu’il est là.
Puis vient une étape plus intéressante : celle où la question n’est plus de savoir comment apparaître, mais ce que l’on est capable de cacher.
Avec la maturité, le silence devient parfois plus fort que l’émotion visible, le regard plus important que la phrase, et l’économie du jeu plus puissante que la démonstration de ce que l’on sait faire.
L’acteur passe alors de l’utilisation de son énergie à sa maîtrise.
C’est l’étape de l’homme, non pas dans son simple sens biologique, mais dans son sens artistique : lorsque l’expérience devient une partie du corps, lorsque l’on sait à quel moment avancer dans une scène et à quel moment s’en retirer.
C’est pour cette raison que la prochaine étape du parcours de Mohanad Hosny pourrait être plus importante encore que ses débuts.
Car la question n’est plus de savoir s’il est capable d’interpréter un nouveau personnage.
La question est : jusqu’où peut-il s’éloigner de sa propre image ?
Contre la version toute faite
Nous vivons dans une époque qui récompense la reconnaissance immédiate.
La photo de profil, le compte certifié, le nombre d’abonnés, la séquence courte, l’algorithme : tout pousse l’individu à posséder une identité claire, compréhensible en quelques secondes.
Le véritable jeu d’acteur fait exactement l’inverse.
Il demande à celui qui le pratique de mettre constamment son identité en doute.
D’entrer dans un personnage et d’y croire, puis d’en sortir.
D’apprendre une nouvelle manière de regarder le monde, puis de l’abandonner.
De construire un être humain complet, puis de le démolir une fois le tournage terminé, afin que ses restes ne contaminent pas le personnage suivant.
C’est pourquoi l’art de ne jamais être deux fois le même ne signifie pas changer de vêtements, d’accent ou de coupe de cheveux.
C’est plus difficile que cela.
C’est refuser que l’expérience devienne une habitude.
Refuser que l’image devienne un destin.
Refuser que le succès se transforme en recette que l’on répète jusqu’à ce qu’elle perde son sens.
Mohanad Hosny possède aujourd’hui un visage devenu reconnaissable, et un large public capable de l’identifier avant même qu’il ne prononce un mot.
Mais peut-être que le défi le plus intéressant de son parcours se trouve précisément dans le mouvement inverse :
entrer dans le cadre avec ce visage connu, puis parvenir, quelques minutes plus tard, à nous convaincre que nous ne connaissons pas l’homme qui l’habite.
Car un acteur ne se mesure pas seulement au nombre de personnages qu’il a interprétés.
Ni au nombre de fois où il est apparu à l’écran.
Il se mesure peut-être aussi au nombre de fois où il a eu le courage d’abandonner la version de lui-même qui avait réussi.
De la laisser derrière lui.
Et d’avancer vers un autre personnage.
Comme si sa plus grande victoire face à la caméra consistait à y arriver chaque fois avec le même visage… sans jamais être deux fois le même.
PARIS


