Il est des trajectoires journalistiques qui ne se construisent ni dans l’urgence ni dans la recherche d’impact immédiat. Elles s’inscrivent dans une temporalité longue, exigeante, parfois inconfortable, où le regard se forme au fil des années, au contact répété des mêmes lieux, des mêmes visages, des mêmes fractures. Le parcours de Pascale Bourgaux appartient sans ambiguïté à cette lignée rare : celle des journalistes et cinéastes pour qui le temps n’est pas un obstacle, mais un outil éthique.

Réalisatrice, auteure et grand reporter, Pascale Bourgaux a fait le choix précoce d’un journalisme de terrain radicalement engagé dans la durée. Là où l’actualité impose souvent ses rythmes courts, elle privilégie l’enquête lente, l’immersion patiente, la fidélité aux histoires humaines prises dans les tourments de l’Histoire. Irak, Iran, Afghanistan, Syrie, Liban, Égypte, Libye : ces territoires ne sont pas pour elle de simples zones de couverture, mais des espaces de connaissance, d’écoute et de confrontation morale.

Sa formation s’est forgée au sein de la RTBF, dans le creuset du grand reportage international, au moment où l’Europe redécouvrait la guerre sur son propre continent, au Kosovo, puis en Afghanistan et en Irak. Très tôt, son regard se distingue par une attention particulière portée aux structures invisibles des conflits : les loyautés familiales, les fractures générationnelles, les dilemmes intimes que la violence politique impose aux individus. Cette approche, déjà perceptible dans ses premiers reportages, deviendra la colonne vertébrale de son œuvre documentaire.

L’un des gestes fondateurs de son parcours reste son immersion de près de dix ans auprès de Mamour Hasan, chef pachtoune engagé contre les Talibans aux côtés du commandant Massoud, dans le nord de l’Afghanistan. Suivre un homme sur une décennie, observer ses choix, ses doutes, ses pertes, mais aussi assister à la bascule d’une génération — lorsque son propre fils s’approche des ennemis d’hier — relève d’une démarche presque anthropologique. De cette expérience naît Les Larmes du seigneur afghan (2011), film d’une rare densité, où le conflit cesse d’être un affrontement abstrait pour devenir une tragédie humaine inscrite dans le temps long.

Ce film marque un tournant décisif : Pascale Bourgaux ne filme pas pour expliquer, ni pour convaincre, mais pour témoigner avec rigueur. Le montage refuse l’effet, la narration privilégie la complexité, et l’image se met au service d’une question centrale : que fait la guerre aux filiations, aux héritages, aux promesses de transmission ? Cette exigence narrative se prolonge dans l’adaptation du film en bande dessinée, coécrite avec Vincent Zabus et illustrée par Thomas Campi, signe d’une volonté de faire circuler le récit au-delà du seul champ audiovisuel.

Installée à Paris depuis 2011, collaborant avec TV5 Monde, France 24, Le Monde ou Paris Match, Pascale Bourgaux poursuit un travail d’enquête profondément ancré dans le Moyen-Orient. Elle couvre l’Iran avec une précision rare, attentive aux tensions internes, aux stratégies de contrôle, mais aussi aux formes de résistance silencieuses. Son journalisme ne cherche pas la dénonciation spectaculaire ; il repose sur la restitution minutieuse de faits vérifiés, contextualisés, mis en perspective.

Cette posture atteint une forme d’aboutissement avec Hawar, nos enfants bannis (2023), fruit de huit années d’enquêtes et de tournages au Kurdistan irakien et syrien. Le film s’attaque à l’un des sujets les plus sensibles de l’après-Daech : le sort des enfants nés dans les zones contrôlées par l’organisation terroriste, rejetés, enfermés, privés d’identité juridique et symbolique. Là encore, Pascale Bourgaux choisit la durée comme méthode. Huit ans pour comprendre, pour accéder aux camps, pour gagner la confiance, pour éviter toute simplification morale.

Dans Hawar, aucune complaisance, aucun misérabilisme. Le film pose une question dérangeante, presque insoutenable : que fait une société de ses enfants lorsqu’elle refuse de les reconnaître ? Et surtout, qui porte la responsabilité de cette exclusion ? La force du travail de Bourgaux réside précisément dans cette capacité à maintenir le spectateur dans une zone d’inconfort éthique, sans jamais lui offrir de réponse préfabriquée.

Au-delà de ses films et reportages, Pascale Bourgaux transmet également son expérience en enseignant à Sciences Po. Cette dimension pédagogique prolonge naturellement son engagement : former des regards critiques, rappeler que l’information est un travail, non un flux, et que l’image, loin d’être neutre, engage toujours celui qui la produit.

Plusieurs distinctions internationales sont venues reconnaître la qualité de son travail, non comme une consécration médiatique, mais comme une validation professionnelle de son exigence. Ces prix soulignent une cohérence rare : celle d’un parcours qui n’a jamais cédé à la facilité, ni au confort des narrations dominantes.

Ce qui distingue fondamentalement Pascale Bourgaux dans le paysage médiatique contemporain, c’est cette articulation constante entre éthique du temps et responsabilité de l’image. À l’heure de l’instantané, de la saturation visuelle et de la polarisation simplificatrice, son œuvre rappelle que comprendre exige de rester, de revenir, d’écouter encore.

Son travail ne prétend pas clore les débats, ni produire des vérités définitives. Il ouvre des espaces de réflexion, réhabilite la complexité, et redonne à l’enquête sa dimension profondément humaine. En cela, Pascale Bourgaux s’inscrit dans une tradition exigeante du journalisme et du cinéma documentaire : celle où informer signifie d’abord ne pas trahir le réel.


Ali Al-Hussien
Paris