L’annonce de l’adhésion de la journaliste jordanienne Israa Radaydeh à la Fédération internationale de la presse cinématographique (FIPRESCI) ne relève pas d’un simple fait institutionnel. Elle engage une question plus large, rarement formulée explicitement : que signifie aujourd’hui exercer la critique de cinéma comme pratique intellectuelle dans un espace international traversé par des asymétries culturelles persistantes ?

Dans un paysage médiatique où la critique est de plus en plus réduite à l’évaluation rapide, à l’opinion immédiate ou à la prescription algorithmique, l’entrée d’une voix issue du monde arabe dans une instance historique comme la FIPRESCI rappelle une évidence souvent négligée : la critique n’est pas un commentaire périphérique du cinéma, mais l’un de ses lieux de responsabilité morale.

Depuis sa fondation, la FIPRESCI n’a jamais été conçue comme un simple réseau professionnel. Elle s’est construite comme un espace de délibération, où le regard critique ne se limite ni à la reconnaissance esthétique ni à la validation institutionnelle, mais participe à la construction de cadres de lecture partagés entre des traditions, des histoires et des sensibilités hétérogènes. Y entrer, ce n’est pas seulement être reconnu ; c’est accepter de situer son regard dans une conversation exigeante, souvent conflictuelle, toujours politique au sens noble.

C’est précisément à cet endroit que l’événement prend sa portée réelle. Le parcours d’Israa Radaydeh ne s’inscrit pas dans une logique de représentation symbolique ou de visibilité identitaire. Il témoigne d’un déplacement plus profond : celui d’un regard critique arabe qui ne demande ni autorisation ni traduction permanente, mais revendique sa place comme producteur de sens. Non pas pour expliquer le cinéma arabe à l’Occident, mais pour contribuer, à égalité, à la lecture du cinéma mondial.

Ce déplacement rejoint une transformation plus large de la critique contemporaine. De plus en plus, celle-ci cesse d’être une pratique de surplomb pour devenir un espace d’épreuve : épreuve du regard, de l’éthique, du contexte. Dans ce cadre, le critique n’est plus celui qui tranche, mais celui qui assume les tensions — entre œuvre et réception, entre contexte local et circulation globale, entre esthétique et responsabilité.

L’inscription d’une journaliste jordanienne au sein de la FIPRESCI rend visible cette mutation. Elle signale que la critique issue du monde arabe ne se définit plus par sa périphérie, mais par sa capacité à intervenir là où se redéfinissent les critères mêmes de la valeur cinématographique. Elle rappelle aussi que la circulation des films ne peut être dissociée de la circulation des regards qui les accompagnent, les interrogent et parfois les déplacent.

Dans un moment où le cinéma international est traversé par des reconfigurations profondes ragmentation des récits dominants, remise en cause des hiérarchies culturelles, émergence de formes narratives hybrides la critique retrouve ainsi l’une de ses fonctions essentielles : non pas stabiliser le sens, mais en maintenir l’ouverture.

À ce titre, l’adhésion d’Israa Radaydeh à la FIPRESCI ne marque pas une arrivée, mais une responsabilité nouvelle. Celle d’un regard qui sait que la critique, lorsqu’elle est prise au sérieux, ne consiste jamais à parler “sur” le cinéma, mais à penser avec lui, dans ses zones de friction, de silence et de déplacement.

Rédaction : Bureau de Dubaï – PO4OR