






Il existe une manière confortable de comprendre le Moyen-Orient. Elle consiste à l'étudier. Les sciences politiques offrent une grammaire, des concepts, une distance, et cette distance est une forme de protection. On peut nommer une guerre sans en respirer l'odeur. On peut cartographier une frontière sans jamais s'y tenir debout.
Raneem Bou Khzam a d'abord appris cette grammaire. Un master en sciences politiques, spécialité monde arabe, obtenu à l'Université Saint Joseph. Puis les institutions qui prolongent naturellement ce savoir : une coordination de projets à l'UNESCO, dans le programme international des géosciences et des géoparcs, un travail de conseil auprès de la Commission nationale de la femme libanaise. Tout indiquait une trajectoire d'expertise, de rapports, de salles de réunion climatisées où le réel arrive filtré.
Elle a choisi le contraire. Elle a pris un micro et elle est descendue dans la rue.
Ce déplacement n'est pas anodin, et il constitue peut-être la clé de tout ce qui a suivi. Car elle n'est pas venue au terrain par ignorance de la théorie, mais en la connaissant. Ses reportages portent la trace de cette double appartenance : quand elle traite du détroit d'Ormuz, des négociations américano-iraniennes, ou de la reconfiguration des routes commerciales entre le Liban et la Syrie, elle ne récite pas une dépêche. Elle lit une structure. La formation reste, mais elle s'est mise au service de la présence.
En 2015, elle couvre les mobilisations civiles devant le tribunal militaire de Beyrouth. En 2019, dans une ville traversée par les tentatives de fracture confessionnelle, son travail est salué pour avoir contribué à les désamorcer. Elle répond alors par une phrase qui vaut profession de foi : sa fierté d'appartenir à une institution dont la devise conjugue le national, le pluralisme et la vérité.
Il y a une tentation permanente, dans le journalisme de conflit, celle du spectacle. La déflagration se filme mieux que la reconstruction. La peur retient l'audience plus sûrement que la nuance.
Le travail de Raneem Bou Khzam refuse cette facilité, et ce refus se lit dans le choix même de ses sujets. Parmi les cartes des incursions dans le Sud, parmi les analyses de l'accord tripartite entre le Liban, Israël et les États-Unis, on trouve un reportage intitulé : La santé mentale en temps de guerre : comment protéger nos enfants de la peur.
Ce titre dit tout d'une position éditoriale. Il déplace la question de la stratégie vers la vulnérabilité. Il admet que la guerre ne se mesure pas seulement en lignes de front mais en nuits d'insomnie, en silences d'enfants, en gestes que les parents ne savent plus faire. Il suppose que le journaliste n'a pas seulement à informer d'un événement, mais à accompagner une société qui le traverse.
La même exigence traverse ses sujets les plus quotidiens : la consommation, la fiscalité, les traitements amaigrissants et leurs revers. Le grand et le petit y sont traités avec la même rigueur, parce que les deux composent une vie.
Sa parole n'élève pas la voix. Elle éclaire. Et dans une région où le bruit est devenu une industrie, éclairer sans hurler est un acte de résistance discrète.
Elle vient de Kfarhim, un village du Chouf. Les montagnes du Chouf ont cette qualité rare d'être à la fois un refuge et un poste d'observation : on y est retiré du monde et on le voit venir de loin.
De ce point d'ancrage, sa trajectoire s'est déployée en cercles concentriques. Beyrouth d'abord, où elle a appris le terrain, et où seize années passées à la LBCI ont fait d'elle l'un des visages les plus reconnaissables de l'information libanaise. Riyad ensuite, où elle a été correspondante, et d'où elle a appris à lire la scène régionale depuis le Golfe. Londres enfin, où elle a interrogé le secrétaire d'État britannique à la Défense sur le rôle mouvant de son pays au Proche-Orient.
Ce mouvement ne l'a pas éloignée de son origine, il l'a rendue lisible. Car ce qu'elle transporte d'un plateau à l'autre, d'une capitale à l'autre, c'est une langue capable de traduire : traduire l'international pour le téléspectateur libanais, et traduire le libanais pour l'interlocuteur international. C'est exactement le travail d'un passage.
Seize ans, dans une salle de rédaction, ce n'est pas une durée. C'est un monde. Ce sont des visages que l'on croise avant l'aube, un fauteuil qui a pris la forme du corps, une voix de régie que l'on reconnaît sans la voir, des soirs d'élection et des matins de deuil national vécus dans la même pièce. Ce sont des collègues devenus une seconde famille, et une devise — la nation, le pluralisme, la vérité — que l'on a fini par porter comme un vêtement.
Raneem Bou Khzam quitte ce monde. Elle rejoint le réseau Al Jazeera, à Doha, pour y présenter les grands journaux et des programmes d'information. Une capitale nouvelle, une audience élargie à l'ensemble du monde arabe, une écriture à réapprendre.
Il y a dans un tel départ une joie évidente et un chagrin qui ne se dit pas. On n'abandonne pas seize ans, on les emporte. Le journaliste qui change de maison emmène avec lui tous ses morts et tous ses directs, toutes les fois où il a tenu debout sous la pluie en attendant un communiqué qui ne venait pas.
Kfarhim l'a su avant tout le monde. Le cercle se referme là où il s'était ouvert : une montagne du Chouf reconnaît la sienne au moment même où elle s'éloigne encore.
Une figure qui tient ensemble une montagne et une carte du monde, une formation académique et une paire de chaussures usées par le terrain, la connaissance des mécanismes et la fidélité aux visages. Le Portail de l'Orient reconnaît dans ce parcours l'une de ses propres convictions : que la compréhension entre les rives ne se décrète pas, elle se pratique, patiemment, jour après jour, par ceux qui acceptent de se tenir au milieu. Et qui, chaque fois qu'un passage s'ouvre, acceptent de le franchir.