Ce n’est pas le scandale qui accompagne l’œuvre de Salwa Al Neimi qui mérite d’être interrogé, mais la persistance du malentendu qui l’entoure. Depuis plus de deux décennies, sa littérature est lue à travers un prisme réducteur, comme si le corps qu’elle convoque dans ses textes avait vocation à occuper tout l’espace, à saturer le sens, à dissimuler le travail de pensée dont il procède. Or, chez elle, le corps n’est jamais un aboutissement. Il est un point de départ. Un outil critique. Un lieu où s’éprouvent les limites de la langue, de la tradition et des formes contemporaines de pouvoir symbolique.
Cette écriture ne cherche pas à choquer, pas plus qu’elle ne cherche à convaincre. Elle s’installe dans une zone de tension où la littérature cesse d’être un espace de confort pour redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une pratique de mise à l’épreuve. Mise à l’épreuve du savoir, du désir, de la mémoire culturelle, et surtout de la capacité des sociétés à accepter ce qui échappe à leurs récits dominants.
Lire Salwa Al Neimi, c’est accepter de ne pas réduire l’écriture à un message, ni l’autrice à une posture. C’est entrer dans une œuvre qui se construit à l’intersection de plusieurs traditions — arabe, philosophique, poétique — et qui interroge, avec une rigueur souvent mal comprise, la place du corps, du désir et de la connaissance dans les cultures contemporaines.
Une formation intellectuelle transversale
Née à Damas au début des années 1950, Salwa Al Neimi se forme d’abord dans l’espace de la langue arabe, de sa poésie et de son héritage classique. Très tôt, la littérature n’est pas pour elle un simple exercice esthétique, mais une manière de penser le monde. Son installation à Paris à la fin des années 1970 n’interrompt pas ce rapport ; elle le déplace. À la Sorbonne, où elle étudie la philosophie, le théâtre et le cinéma, elle enrichit son outillage critique sans jamais abandonner l’arabe comme langue d’élaboration.
Cette double formation — arabe dans son socle, européenne dans ses méthodes — ne produit pas une écriture hybride au sens superficiel du terme. Elle engendre plutôt une tension féconde : celle d’une pensée qui refuse de choisir entre héritage et modernité, entre fidélité et distance critique. Cette tension deviendra l’un des moteurs essentiels de son œuvre.
Écrire depuis une position non assignable
Le parcours professionnel de Salwa Al Neimi — journalisme culturel, travail institutionnel à l’Institut du monde arabe, participation active aux débats intellectuels — lui confère une place singulière. Elle observe les cultures arabes depuis l’Europe, mais sans adopter le regard explicatif ou pédagogique souvent attendu. Elle écrit pour un lecteur exigeant, non pour un public à convaincre.
Cette position non assignable est fondamentale. Elle lui permet d’échapper aux catégories réductrices : écrivaine « de l’exil », autrice « féministe », figure « controversée ». Aucune ne suffit à décrire une œuvre qui se déploie avant tout comme une interrogation sur les usages du langage et sur les silences qu’il produit.
« La Preuve par le miel » : au-delà du malentendu
La publication de La Preuve par le miel marque un tournant, autant pour l’autrice que pour sa réception publique. Le roman suscite une attention immédiate, mais aussi une lecture souvent appauvrissante, focalisée sur sa dimension sexuelle. Cette focalisation, qu’elle soit admirative ou hostile, occulte l’essentiel : le projet intellectuel du texte.
Car le désir, chez Salwa Al Neimi, n’est jamais une fin en soi. Il est un opérateur critique. Le corps, loin d’être exhibé, devient un lieu d’inscription du savoir. Le roman convoque explicitement le patrimoine soufi et les textes érotiques classiques arabes, non pour en reprendre la lettre, mais pour rappeler une évidence historique : la séparation radicale entre connaissance et sensualité est une construction tardive, et non une donnée immuable de la culture arabe.
Ce que fait La Preuve par le miel, c’est rouvrir un espace de pensée refermé. La radicalité du livre tient moins à ce qu’il montre qu’à ce qu’il réactive : une mémoire refoulée, une tradition désavouée, une continuité brisée.
Le corps comme lieu de connaissance
Dans l’ensemble de son œuvre, le corps n’apparaît jamais comme un simple motif narratif. Il est une question philosophique. Qui a le droit de dire le corps ? À quelles conditions ? Et pourquoi certaines cultures ont-elles fait de cette question un point aveugle ?
Salwa Al Neimi ne propose pas de réponse définitive. Elle travaille plutôt par dévoilement progressif, par déplacements successifs. Le corps devient alors un champ de forces : entre norme et expérience, entre discours religieux, social et intime. Cette approche confère à son écriture une densité particulière, souvent confondue avec la provocation, alors qu’elle relève d’une exigence conceptuelle.
Une écriture sans concession
Ce qui frappe dans les textes de Salwa Al Neimi, c’est l’absence de compromis stylistique. La langue est précise, parfois sèche, toujours maîtrisée. Elle ne cherche pas à séduire, encore moins à rassurer. Cette rigueur participe pleinement de son projet : écrire sans arrondir les angles, sans neutraliser les aspérités du réel.
Dans ses recueils poétiques comme dans ses récits, la phrase est tendue, habitée par une volonté de dire juste, même au prix de l’inconfort. Cette éthique de l’écriture la distingue nettement dans un paysage littéraire souvent tenté par l’effet ou la posture.
Le temps long de l’œuvre
Réduire Salwa Al Neimi à un seul livre serait méconnaître la cohérence de son parcours. Ses œuvres ultérieures prolongent, déplacent et complexifient les questions initiales : le rapport à l’histoire, à la mémoire collective, aux formes de domination symbolique. Le désir reste présent, mais il n’est jamais isolé des autres dimensions de l’existence.
Le temps long de l’œuvre est ici essentiel. Il révèle une pensée en mouvement, fidèle à ses intuitions premières, mais toujours prête à les reconfigurer. Cette fidélité sans répétition est l’un des signes les plus sûrs d’une écriture majeure.
Pourquoi relire Salwa Al Neimi aujourd’hui
Dans un contexte où la littérature est souvent sommée de se positionner immédiatement — pour ou contre, dedans ou dehors — l’œuvre de Salwa Al Neimi offre un contre-modèle précieux. Elle rappelle que la véritable radicalité n’est pas dans le slogan, mais dans la complexité assumée.
La relire aujourd’hui, c’est refuser les lectures paresseuses. C’est reconnaître qu’une écriture peut être dérangeante sans être gratuite, politique sans être programmatique, sensuelle sans être décorative. C’est aussi affirmer que le dialogue entre les cultures ne passe pas nécessairement par l’explication, mais par la confrontation exigeante des formes et des idées.
Une place singulière dans le paysage franco-arabe
Salwa Al Neimi occupe une place discrète mais déterminante dans le champ littéraire franco-arabe. Elle n’a jamais cherché à incarner une figure médiatique. Son influence est d’un autre ordre : souterraine, durable, intellectuelle. Elle s’adresse à des lecteurs prêts à s’engager pleinement dans l’acte de lecture, sans attentes préfabriquées.
C’est précisément cette exigence qui rend son œuvre indispensable. Non parce qu’elle choque, mais parce qu’elle oblige. Elle oblige à penser autrement la langue, le corps, la tradition, et les rapports de pouvoir qui les traversent.
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