






Le dernier chapitre artistique de Samira Kadiri porte un titre simple : Anta Li.
Ce n’est pas seulement un nouveau morceau dans un parcours déjà dense. C’est une porte d’entrée vers quelque chose de beaucoup plus intime. Samira Kadiri y dédie sa voix à Mouna, Yasser, Hicham et Noha, avec cette idée essentielle : que l’amour soit leur chemin.
À cet instant, la soprano, la chercheuse, la femme de scène et la passeuse de mémoire s’effacent presque devant une présence plus profonde : la mère.
Et c’est précisément là que son portrait commence.
Car chez Samira Kadiri, l’intime ne reste jamais enfermé dans l’intime. Il devient une manière de regarder le monde, de transmettre, de protéger, de relier les générations. Ce qui passe d’une mère à ses enfants rejoint alors ce qui passe d’une civilisation à une autre, d’une langue à une autre, d’une rive de la Méditerranée à l’autre.
Anta Li révèle ainsi, presque à elle seule, la logique secrète de son parcours : recevoir, habiter, transformer, puis transmettre.
Elle transmet l’amour à ses enfants.
Elle transmet une mémoire à son public.
Elle transmet des poèmes, des langues, des formes musicales et des héritages que le temps aurait pu laisser s’éloigner.
Et surtout, elle leur redonne une respiration contemporaine.
Chez elle, le patrimoine n’est jamais une relique.
Il est vivant.
Il bouge.
Il traverse.
Il rejoint une nouvelle génération.
C’est là que commence réellement Samira Kadiri.
Pas dans la démonstration vocale.
Pas dans la chronologie d’une carrière.
Mais dans cette capacité rare à faire de la voix un passage entre ce qui a été reçu et ce qui doit encore continuer à vivre.
L’AMOUR COMME PREMIÈRE TRANSMISSION
Cette idée de transmission permet de comprendre Samira Kadiri autrement.
Non plus seulement comme une soprano marocaine à la carrière internationale, mais comme une artiste pour laquelle chanter signifie faire circuler quelque chose qui la dépasse.
Une émotion, d’abord.
Puis une langue.
Un poème.
Une mémoire.
Une spiritualité.
Une civilisation parfois.
Cette manière d’habiter la musique explique pourquoi son travail n’a jamais consisté à placer le patrimoine derrière la vitre rassurante d’un musée. Elle ne cherche pas à conserver le passé dans son état d’origine comme on protégerait un objet devenu trop fragile pour être touché.
Elle cherche à lui rendre sa capacité de rencontrer le présent.
C’est une différence fondamentale.
Car transmettre ne signifie pas répéter.
Transmettre, c’est permettre à quelque chose de continuer.
Cette conviction traverse depuis longtemps son travail, notamment avec Ensemble Arabesque, fondé avec Nabil Akbib autour d’une exploration exigeante des traditions musicales liées à l’Andalousie et au bassin méditerranéen.
Un titre résume admirablement cette démarche : De Una Orilla A Otra.
D’une rive à l’autre.
Quelques mots seulement, mais presque une géographie entière de Samira Kadiri.
UNE FEMME ENTRE LES RIVES
Il faut prendre cette expression au sérieux.
Parce que la Méditerranée, chez Samira Kadiri, n’est pas un décor culturel.
Elle est devenue une langue artistique.
Elle s’est elle-même définie comme une « voix méditerranéenne ». Cette définition lui correspond probablement mieux que toute étiquette nationale ou musicale trop étroite.
Car sa Méditerranée n’est pas seulement cette mer bleue que l’on photographie depuis ses rivages.
Elle est faite de déplacements, de mémoires, de langues, de spiritualités, de blessures et de rencontres.
Le Maroc y dialogue avec l’Espagne.
L’arabe avec d’autres langues méditerranéennes.
Le chant arabo-andalou avec le répertoire séfarade.
La poésie avec la musique savante.
Le soufisme avec la scène.
La technique lyrique occidentale avec une mémoire profondément orientale.
Ce qui pourrait sembler dispersé trouve chez elle un centre.
Et ce centre, c’est la voix.
Son projet De Una Orilla A Otra, paru en 2009, en offre une illustration particulièrement forte. Les traditions andalouses, séfarades et les Cantigas médiévales y cohabitent dans un espace musical dont les résonances dépassent largement le Maroc et l’Espagne pour rejoindre d’autres territoires de la Méditerranée.
Mais parler simplement de « fusion » serait insuffisant.
La fusion juxtapose parfois ce qui était séparé.
Samira Kadiri semble chercher plus loin.
Elle cherche la parenté enfouie.
Elle cherche ce moment antérieur aux frontières modernes où les mélodies voyageaient avec les hommes, où les langues se contaminaient, où les poèmes changeaient de rive sans nécessairement perdre leur âme.
Et c’est ici que la chanteuse laisse apparaître une autre femme.
La chercheuse.
CHANTER NE LUI SUFFIT PAS
Samira Kadiri possède une voix.
Mais la voix seule ne lui suffit pas.
Elle veut comprendre ce qu’elle porte.
D’où vient ce chant ?
Qui l’a écrit ?
Dans quelle langue a-t-il d’abord respiré ?
Quels déplacements humains l’ont transformé ?
Que reste-t-il de son sens lorsque plusieurs siècles nous en séparent ?
Cette curiosité change profondément la nature de son travail.
La soprano est également chercheuse en musicologie, particulièrement attentive aux répertoires anciens, arabo-andalous et séfarades, aux formes poétiques et aux traditions musicales qui ont circulé autour du bassin méditerranéen.
La chercheuse descend vers la source.
L’interprète remonte avec elle.
L’une cherche la trace.
L’autre lui rend le souffle.
L’une interroge le manuscrit.
L’autre le remet face à un public.
Et lorsque ces deux dimensions se rejoignent, quelque chose de très particulier se produit : la musique ancienne cesse d’être seulement ancienne.
Elle redevient présente.
C’est probablement l’une des clés les plus profondes de son œuvre.
Le patrimoine n’est pas convoqué pour produire de la nostalgie.
Il est interrogé pour savoir ce qu’il peut encore dire à notre époque.
Samira Kadiri ne semble donc pas demander au passé :
« Comment étions-nous ? »
Elle lui demande plutôt :
« Qu’as-tu encore à nous dire ? »
AVANT LA TECHNIQUE, IL Y AVAIT L’ÉCOUTE
Mais avant la musicologue, avant les scènes et avant les projets internationaux, il y eut une enfant.
Une enfant qui chantait Fayrouz à neuf ans.
Samira Kadiri a évoqué une enfance dans un environnement familial où la musique et la spiritualité étaient présentes, notamment à travers un père mélomane et l’appartenance familiale à la tradition de la Zaouïa Qadiria Charkaouia.
Plus tard viendront les études à l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle de Rabat, la formation, le travail vocal, la découverte plus profonde du langage lyrique.
Mais quelque chose avait probablement commencé avant.
Parce qu’on peut apprendre une technique.
On peut étudier une partition.
On peut perfectionner un souffle.
On peut travailler la justesse.
Mais il existe une relation au son qui se construit avant toute formation : dans les maisons, les voix familiales, les silences, les rituels, les chansons entendues dans l’enfance.
Cette mémoire-là ne figure sur aucun diplôme.
Elle reste pourtant parfois la formation la plus profonde.
Chez Samira Kadiri, la spiritualité n’apparaît donc pas comme une esthétique ajoutée tardivement à une carrière.
Elle appartient au soubassement.
Et elle aide peut-être à comprendre pourquoi son rapport à la musique dépasse si souvent la seule performance.
La voix n’est pas là pour montrer jusqu’où elle peut monter.
Elle est là pour découvrir jusqu’où elle peut atteindre.
LA FORCE SANS LE BRUIT
Il existe plusieurs manières d’occuper une scène.
Certaines présences la conquièrent.
D’autres la remplissent.
Samira Kadiri appartient davantage à la seconde catégorie.
Sa force ne vient pas uniquement de la puissance vocale. Elle naît d’un ensemble beaucoup plus subtil : connaissance du répertoire, conscience du texte, maîtrise technique, rapport au vêtement, au geste, à l’espace, à l’histoire de ce qui est interprété.
Et surtout d’une forme de calme.
Cette qualité se retrouve dans son image.
Qu’elle apparaisse en caftan marocain, dans une tenue de concert, au cœur d’une architecture andalouse, auprès de musiciens, dans un festival européen ou dans un environnement institutionnel, quelque chose demeure.
Elle ne change pas d’identité selon le lieu.
Elle transporte son centre avec elle.
Voilà une forme singulière de puissance féminine.
Une puissance qui ne considère pas les racines comme une faiblesse dont il faudrait se libérer pour devenir moderne.
Chez elle, la modernité ne naît pas de l’effacement.
Elle naît de la maîtrise.
Être profondément marocaine n’empêche pas d’être méditerranéenne.
Être attachée au patrimoine n’empêche pas d’être contemporaine.
Être savante n’interdit pas l’émotion.
Être une femme de tradition ne signifie pas vivre prisonnière de celle-ci.
Samira Kadiri refuse presque silencieusement ces oppositions.
Elle ne choisit pas entre les mondes.
Elle avance avec eux.
QUAND LES DIFFÉRENCES DEVIENNENT HARMONIE
Cette pensée s’est exprimée avec une particulière évidence dans plusieurs de ses projets interculturels.
À l’Institut du monde arabe à Paris, en 2012, elle partage notamment un projet avec Vanessa Paloma et Begoña Olavide : trois femmes, trois voix, trois traditions culturelles et spirituelles.
Musulmane, juive, chrétienne.
Le propos aurait facilement pu devenir démonstratif.
Il ne l’était pas.
La musique faisait ce que les grands discours peinent parfois à accomplir : elle plaçait les différences dans un même espace sans exiger qu’elles disparaissent.
C’est une constante importante chez Samira Kadiri.
Elle aurait pu construire son parcours exclusivement autour de sa voix.
Elle a préféré, à plusieurs reprises, construire des espaces de rencontre.
La nuance est essentielle.
Parce qu’un artiste qui cherche seulement la reconnaissance travaille naturellement à agrandir sa propre présence.
Un artiste qui pense en termes de transmission cherche également à agrandir l’espace autour de lui.
La culture devient alors davantage qu’une expression esthétique.
Elle devient une forme de diplomatie sensible.
Une force douce.
Non pas parce qu’elle résout miraculeusement les conflits de l’Histoire, mais parce qu’elle permet parfois aux mémoires de se regarder autrement.
UNE MODERNITÉ QUI N’A PAS BESOIN D’OUBLIER
Notre époque possède une relation étrange au passé.
Elle célèbre la mémoire tout en étant obsédée par la nouveauté.
Tout doit aller vite.
Les images.
Les chansons.
Les carrières.
Les émotions.
Les formats.
Samira Kadiri travaille presque dans la direction opposée.
Elle prend le temps de revenir.
Vers les textes.
Vers les poètes.
Vers les chants.
Vers les langues.
Vers les traces.
Son univers a croisé des figures et des traditions aussi différentes qu’Ibn Arabi, Rabia al-Adawiyya, Sidi Mohamed El Harrak, Fadwa Touqan, Federico García Lorca ou Nizar Qabbani.
À première vue, cette cartographie paraît immense.
En réalité, elle dessine une cohérence.
La recherche de ce que les êtres humains continuent à partager malgré les siècles, les religions, les langues et les frontières.
L’amour.
La perte.
La quête.
La spiritualité.
L’exil.
L’attente.
La beauté.
C’est ainsi que le patrimoine cesse d’être une collection d’objets anciens.
Il devient une matière humaine.
Et c’est précisément parce qu’elle est humaine qu’elle peut encore parler au présent.
LE MAROC COMME POINT D’ANCRAGE, LE MONDE COMME ESPACE
Dans cette traversée, le Maroc n’est jamais effacé.
Au contraire.
Il est le point d’ancrage qui rend le voyage possible.
Tétouan, avec son histoire, sa proximité physique et culturelle avec l’Andalousie et sa mémoire méditerranéenne, constitue un territoire particulièrement cohérent avec l’univers qu’elle développe.
Mais son identité artistique ne se referme pas sur une géographie nationale.
Elle s’élargit.
C’est précisément ce qui donne de la force à sa présence internationale.
Elle ne part pas vers l’Europe pour devenir européenne.
Elle ne revient pas vers l’Orient pour devenir plus orientale.
Elle circule avec une identité suffisamment construite pour pouvoir rencontrer l’autre sans se perdre.
C’est probablement l’une des formes les plus abouties du dialogue entre Orient et Occident.
Non pas produire une identité moyenne, artificiellement située à mi-chemin.
Mais permettre à deux mémoires de se rencontrer en restant pleinement elles-mêmes.
Samira Kadiri n’est donc pas seulement entre les rives.
Elle rappelle que les rives ont toujours communiqué.
L’ARTISTE, LA CHERCHEUSE, LA PASSEUSE
Les années ajoutent parfois des titres à un parcours.
Chez elle, elles semblent surtout ajouter des dimensions.
La chanteuse est devenue chercheuse sans cesser d’être chanteuse.
La chercheuse s’est engagée dans la transmission sans abandonner la scène.
L’artiste a rencontré l’action culturelle.
Et cette évolution est logique.
Car lorsque l’on passe autant de temps à chercher ce qui risque de disparaître, une question finit nécessairement par apparaître :
à qui allons-nous le transmettre ?
C’est là que les générations suivantes deviennent essentielles.
La transmission ne peut rester une idée abstraite.
Elle suppose des élèves, des publics, des jeunes artistes, des lieux, des institutions, des projets.
Elle suppose que quelqu’un reçoive.
Et cette responsabilité donne au parcours de Samira Kadiri une dimension supplémentaire.
Son œuvre ne consiste plus seulement à interpréter une mémoire.
Elle participe à organiser sa continuité.
CE QUI RESTE APRÈS LE CHANT
Alors il faut revenir à Anta Li.
Revenir à ce point précis où nous avons commencé.
À Mouna, Yasser, Hicham et Noha.
À cette mère qui place l’amour sur le chemin de ses enfants.
Après avoir traversé le parcours de Samira Kadiri, cette dédicace ne paraît plus simplement intime.
Elle semble contenir, à une échelle minuscule, quelque chose de son rapport entier au monde.
Parce qu’au fond, qu’a-t-elle fait pendant toutes ces années ?
Elle a reçu.
Puis elle a transmis.
Elle a reçu une famille, une spiritualité, une langue, une mémoire marocaine.
Elle a reçu les traces de l’Andalousie.
Elle a reçu Fayrouz.
Puis la formation.
Puis la scène.
Puis les manuscrits.
Puis les poètes.
Puis d’autres langues.
Puis d’autres rives.
Et au lieu de conserver tout cela comme un patrimoine personnel, elle l’a remis en circulation.
C’est peut-être là que se trouve véritablement l’effet Samira Kadiri.
Pas seulement dans la beauté d’une voix.
Mais dans ce que cette voix met en mouvement.
Entre une mère et ses enfants.
Entre une chercheuse et une mémoire.
Entre le Maroc et l’Espagne.
Entre les langues du bassin méditerranéen.
Entre la spiritualité et la scène contemporaine.
Entre Orient et Occident.
Entre ceux qui ont transmis hier et ceux qui devront transmettre demain.
CE QUE LA VOIX TRANSMET
Une carrière peut naturellement se raconter par ses concerts, ses œuvres, ses scènes et ses distinctions.
Samira Kadiri possède également cette histoire.
Elle a été distinguée au fil de son parcours, notamment par le Prix Al Farabi pour la musique antique en 2008, par la médaille d’argent de l’Académie des Arts, Sciences et Lettres de Paris en 2010, puis par le Grand Prix Naji Naaman en 2011.
Mais cette liste, aussi respectable soit-elle, ne suffit pas à la définir.
Parce que l’essentiel semble être ailleurs.
Dans la trace.
Dans cette capacité à entrer dans une mémoire sans l’emprisonner.
À porter une identité sans en faire une frontière.
À chercher sans dessécher l’émotion.
À maîtriser sans perdre la sensibilité.
À être contemporaine sans considérer le passé comme un poids.
À être profondément marocaine et naturellement méditerranéenne.
À faire de la culture non pas un mur derrière lequel protéger une identité, mais une porte par laquelle celle-ci peut rencontrer le monde.
Et soudain, le choix d’ouvrir ce portrait avec Anta Li prend tout son sens.
Car derrière l’œuvre la plus récente apparaît peut-être la question la plus ancienne de son parcours :
que restera-t-il de nous dans ceux qui viennent après nous ?
Les scènes se vident.
Les applaudissements s’arrêtent.
Les lumières s’éteignent.
Même la dernière note finit par disparaître.
Mais ce qui a réellement été transmis continue ailleurs.
Dans une mémoire.
Dans une autre voix.
Dans un enfant.
Dans un élève.
Dans un poème que quelqu’un redécouvre.
Dans une langue que quelqu’un décide encore de chanter.
Dans une rive qui entend soudain l’écho de l’autre.
C’est peut-être pour cela que la voix de Samira Kadiri possède cette profondeur particulière.
Elle ne vient jamais seule.
Avec elle arrivent des femmes, des poètes, des villes, des prières, des langues, des départs et des retrouvailles.
Avec elle arrive une Méditerranée qui refuse d’être seulement une frontière sur une carte.
Une Méditerranée qui se souvient.
Une Méditerranée qui transmet.
Une Méditerranée qui chante.
Et lorsque le chant s’achève, quelque chose poursuit encore son chemin.
C’est précisément là que commence l’héritage.