Dans certains contextes, organiser un festival relève de la programmation. Dans d’autres, plus rares, cela devient un acte de maintien. Non pas maintenir un événement, mais maintenir une circulation, un lien fragile entre une production artistique et les espaces qui lui permettent encore d’exister. C’est dans cet interstice que s’inscrit le travail de Sarah Hajjar.
À première vue, sa position semble identifiable : directrice d’un festival dédié au cinéma libanais en France. Mais cette définition reste insuffisante. Car ce qu’elle met en place dépasse la logique événementielle. Il ne s’agit pas seulement de montrer des films, mais d’empêcher qu’ils disparaissent dans un silence progressif, à mesure que leur contexte d’origine se fragilise.
Le Festival du Film Libanais de France n’est pas né dans un moment d’expansion culturelle, mais dans une période de tension, marquée par une crise profonde traversant le Liban. Cette donnée est essentielle. Elle redéfinit la nature même du projet. Il ne s’agit plus uniquement de diffusion, mais de continuité. Continuité d’une production, d’un regard, d’une capacité à raconter malgré l’effondrement des structures locales.
Dans ce cadre, le rôle de Sarah Hajjar se transforme. Elle ne programme pas simplement une sélection. Elle organise une présence. Chaque film projeté devient plus qu’une œuvre : un fragment de réalité déplacé, une tentative de maintenir visible ce qui pourrait autrement se dissoudre.
Son approche reste sobre, presque discrète. Elle ne revendique pas une posture théorique forte, ni un discours radical. Et pourtant, dans cette retenue, se dessine une forme de positionnement. Car maintenir un festival dans un contexte de crise, le développer, le stabiliser dans un espace comme la France, implique une compréhension fine des équilibres culturels, institutionnels et humains.
Ce qui apparaît progressivement, c’est une capacité à construire des passerelles. Non pas au sens symbolique, mais dans leur dimension concrète. Mettre en relation des cinéastes avec des salles, des œuvres avec des publics, des récits avec des contextes de réception différents. Cette opération, souvent invisible, constitue le cœur du travail.
Le festival devient alors un espace de circulation. Un lieu où le cinéma libanais ne se présente pas comme un bloc homogène, mais comme une pluralité de formes, de voix et de regards. Fiction, documentaire, expérimental : cette diversité n’est pas simplement affichée, elle est structurée. Elle devient lisible.
Dans un paysage européen où la programmation internationale est souvent dominée par des logiques de marché ou de visibilité rapide, maintenir un espace dédié à une cinématographie spécifique relève d’un choix. Un choix qui implique de résister à la simplification, à la réduction, à la folklorisation parfois implicite des œuvres venues d’ailleurs.
C’est ici que se joue une autre dimension du travail de Sarah Hajjar : celle de la traduction. Non pas linguistique, mais culturelle. Permettre à des films profondément ancrés dans un contexte local d’être reçus sans être déformés. Créer les conditions d’une compréhension qui ne passe pas par l’adaptation excessive, mais par l’exposition juste.
Cette position demande une forme de précision. Trop contextualiser, c’est enfermer. Ne pas contextualiser, c’est perdre. Entre les deux, il existe un espace d’équilibre, où l’œuvre peut circuler sans être réduite. C’est dans cet espace que le festival opère.
Avec le temps, une autre dimension apparaît : celle de la structuration. Le festival ne se limite plus à un moment de projection. Il devient un point de rencontre. Tables rondes, discussions, masterclasses : ces formats ne sont pas annexes. Ils participent à la création d’un espace où les idées circulent autant que les images.
Ce déplacement est important. Il transforme le festival en plateforme. Non pas une plateforme numérique ou abstraite, mais un lieu concret où se construisent des relations. Entre artistes, professionnels, publics. Entre différentes générations de cinéastes. Entre des pratiques et des attentes.
Dans ce cadre, la présence de figures reconnues du cinéma libanais et international n’est pas simplement symbolique. Elle permet d’inscrire le festival dans un réseau plus large, de lui donner une densité. Mais cette densité ne repose pas uniquement sur les noms. Elle tient à la cohérence d’ensemble.
Car ce qui caractérise le travail de Sarah Hajjar, c’est une forme de continuité. Le festival ne surgit pas comme un événement isolé, mais comme un projet qui s’inscrit dans le temps. Chaque édition prolonge la précédente, ajuste, affine, élargit.
Cette progression reste mesurée. Elle ne cherche pas la rupture spectaculaire. Elle privilégie l’installation. Construire un espace reconnu, identifié, stable. Dans un environnement culturel souvent marqué par l’éphémère, cette stabilité constitue en soi une forme de position.
Il serait tentant de lire ce travail uniquement à travers le prisme de la diaspora. Et cette dimension existe. Le festival crée un lien entre une production nationale et une communauté installée en France. Mais il ne s’y limite pas. Il s’adresse également à un public plus large, non spécialisé, ouvrant ainsi la possibilité d’une réception élargie.
C’est là que se joue une tension intéressante. Comment maintenir une identité forte tout en élargissant l’audience ? Comment éviter que la spécificité devienne un obstacle à la circulation ? Ce type de questions traverse implicitement le projet.
La réponse apportée n’est pas théorique, elle est pratique. Elle passe par la programmation, par le choix des œuvres, par la manière de les accompagner. Elle passe aussi par les partenariats, les lieux, les réseaux mobilisés.
Dans cette configuration, Sarah Hajjar n’apparaît pas comme une figure médiatique au sens classique. Elle ne construit pas une présence fondée sur la visibilité personnelle. Son travail s’inscrit davantage dans une logique de mise en relation, de coordination, d’organisation.
Mais c’est précisément cette position qui mérite attention. Car elle révèle une autre manière d’agir dans le champ culturel. Une manière moins visible, mais structurante. Une manière qui ne repose pas sur la prise de parole, mais sur la création de conditions.
Créer les conditions pour que des films existent ailleurs. Pour qu’ils soient vus, discutés, reconnus. Pour qu’ils continuent à circuler.
Dans un contexte où certaines productions risquent de rester confinées à leur espace d’origine, cette capacité à organiser leur déplacement devient essentielle. Elle participe à la construction d’un paysage culturel plus ouvert, plus complexe.
Le travail de Sarah Hajjar s’inscrit dans cette dynamique. Sans spectaculaire. Sans discours excessif. Mais avec une constance qui, progressivement, construit un espace.
Un espace où le cinéma libanais ne se fige pas en archive.
Mais continue de circuler.
PO4OR-Bureau de Paris
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