Shahida Ahmed n’appartient pas à ces trajectoires que l’on résume par une formule identitaire rapide ou par une succession d’événements visibles. Son travail s’inscrit dans un temps long, celui d’une construction intérieure où l’art n’est ni un manifeste ni un commentaire, mais une expérience continue de déplacement, de retour et de transformation. Regarder son œuvre, c’est accepter d’entrer dans une logique circulaire : rien n’y commence vraiment, rien ne s’y clôt définitivement. Chaque pièce semble répondre à une autre, parfois distante de plusieurs années, comme si le geste artistique revenait sans cesse à son point d’origine pour en éprouver à nouveau la nécessité.

Formée et active dans un espace britannique structuré par l’exigence institutionnelle, Shahida Ahmed développe très tôt une pratique qui refuse la séparation stricte entre héritage culturel et langage contemporain. Ses œuvres ne cherchent ni l’exotisation ni l’effacement des références. Elles travaillent au contraire une zone de tension féconde : celle où la mémoire orientale, la spiritualité soufie, la calligraphie et la figure du corps entrent en dialogue avec les cadres de réception occidentaux, sans jamais s’y dissoudre. Le résultat n’est pas une synthèse décorative, mais une écriture plastique sobre, souvent méditative, qui accorde autant d’importance au silence visuel qu’à la forme.

La figure du cercle occupe une place centrale dans cette démarche. Elle n’est pas un motif graphique récurrent par simple fidélité esthétique, mais une véritable structure de pensée. Dans les séries consacrées au derviche tourneur, le mouvement circulaire n’est jamais représenté comme un spectacle. Il devient un principe d’organisation du regard : répétition du geste, variations subtiles de la posture, modulation de la couleur et du vide. Ce que Shahida Ahmed donne à voir n’est pas la danse elle-même, mais l’état qu’elle produit — une suspension, une sortie provisoire de la linéarité du monde.

Cette attention portée au processus plutôt qu’à l’effet immédiat explique la cohérence de son parcours international. De la Grande-Bretagne au Golfe, de l’Asie du Sud au Maghreb, ses expositions ne relèvent pas d’une stratégie d’exportation culturelle, mais d’une circulation naturelle de formes capables d’être lues dans des contextes différents sans perdre leur densité. Lorsqu’elle expose à Doha, à Muscat ou à Alger, son travail n’est ni contextualisé de force ni neutralisé. Il agit comme un espace commun où le regardeur est invité à reconnaître quelque chose de familier sans pouvoir le réduire à un code identitaire précis.

Cette capacité à habiter plusieurs espaces culturels sans se figer dans aucun se prolonge dans son travail d’écriture. Through Brown Eyes marque un déplacement décisif : le passage de l’image au texte, non comme abandon du visuel, mais comme autre modalité de la même interrogation. Le livre n’est pas un récit autobiographique classique, ni un simple prolongement narratif de son œuvre plastique. Il fonctionne comme une chambre d’écho : la même attention au détail, à la perception intérieure, au regard porté sur le monde, s’y retrouve transposée dans la langue. Là encore, Shahida Ahmed évite toute dramatisation excessive. L’écriture procède par touches, par fragments, laissant au lecteur l’espace nécessaire pour recomposer le sens.

Ce double statut d’artiste visuelle et de romancière renforce la singularité de son profil. Il ne s’agit pas d’une diversification opportuniste, mais d’un élargissement cohérent du champ d’expression. L’image et le mot dialoguent sans hiérarchie : l’une n’illustre pas l’autre, elles se complètent dans leur capacité commune à saisir ce qui échappe aux récits dominants. Cette posture explique l’attention que lui portent aussi bien les institutions artistiques que les espaces littéraires et médiatiques, qui reconnaissent dans son travail une forme de constance rare.

Ce qui frappe, à parcourir l’ensemble de son œuvre, c’est l’absence de rupture spectaculaire. Rien n’y relève de la provocation ou de la recherche de visibilité immédiate. Les évolutions sont progressives, presque silencieuses. La palette s’enrichit, le geste se libère, les références se déplacent, mais toujours dans une fidélité à une éthique du travail. Cette discrétion n’est pas un retrait : elle est une manière d’affirmer que l’art peut encore être un lieu de profondeur, à rebours de la saturation visuelle contemporaine.

Dans un paysage culturel souvent dominé par les récits de performance et d’assignation identitaire, Shahida Ahmed occupe une place singulière. Elle ne revendique pas une position, elle l’habite. Son œuvre ne cherche pas à expliquer l’Orient à l’Occident, ni à se justifier auprès de l’un ou de l’autre. Elle se tient dans cet espace intermédiaire où la création devient un acte de présence, un geste qui relie sans traduire, qui évoque sans démontrer.

Écrire un portrait de Shahida Ahmed, c’est donc moins raconter une carrière que rendre compte d’une méthode : celle d’une artiste qui avance par cercles successifs, revenant sans cesse à ses sources pour mieux les déplacer. Une œuvre qui rappelle, avec une élégance rare, que l’art n’est pas seulement affaire de formes visibles, mais de trajectoires intérieures rendues partageables

Ali Al-Hussien, Paris