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SONIA FEKI La maison, la pierre et le nom

SONIA FEKI La maison, la pierre et le nom

Il faut d'abord la voir travailler. Une femme lui adresse une commande, mais ce n'est pas une commande: c'est une confidence. Quelqu'un vient lui apporter une histoire, un serment tenu, une naissance, une réconciliation tardive, parfois une perte. Sonia Feki écoute. Elle ne prend pas de mesures, elle prend le poids de ce qui est dit. Puis elle cherche la pierre. Non pas la plus chère, la plus juste. Et de cet accord entre un récit et une matière naîtra un objet qui, dans trente ans, sera porté par quelqu'un qui n'aura pas connu la scène et qui pourtant en héritera. C'est là son métier réel, celui vers lequel toute sa trajectoire menait sans qu'elle le sache: elle ne fabrique pas des bijoux, elle fabrique des héritages.

Elle parle des pierres comme d'êtres vivants. Elle leur reconnaît une chaleur, une énergie, une manière d'agir sur celle qui les porte. Ce n'est pas une coquetterie de vendeuse, c'est un savoir méditerranéen très ancien, celui des femmes qui, de Carthage à Damas, ont toujours su qu'une pierre pouvait protéger, apaiser, dire ce que la bouche taisait. Ses créations sont vives, généreuses, chargées de couleurs que la prudence commerciale aurait proscrites, brodées de perles, taillées par des mains qui savent. Elles n'appartiennent ni à la joaillerie académique ni à l'accessoire de saison. Devant une pièce signée d'elle, on ne se demande pas ce qu'elle vaut. On se demande ce qu'elle sait.

Il faut savoir ceci pour comprendre sa nature. Avant de vendre le moindre bijou, elle a laissé passer une année entière. Douze mois de création, d'atelier, de recherche, sans rien montrer, sans rien vendre, sans rien annoncer. Elle bâtissait une grammaire. Le geste est rare, presque impensable dans une époque qui exige que tout se montre avant même d'exister, et il dit tout d'elle: la patience d'un architecte, l'exigence d'un compositeur qui refuse de jouer avant d'avoir écrit sa partition entière. Les grandes maisons se reconnaissent à cela, à cette capacité de faire attendre le monde.

Elle venait pourtant d'ailleurs. Directrice financière dans la banque, elle avait l'avenir tracé des gens sûrs. Elle a quitté ce monde, non par caprice mais par nécessité intérieure, et elle n'a rien laissé derrière elle: elle a emporté la rigueur, la vision longue, la discipline du chiffre, et elle les a mises au service du beau. C'est là son singulier génie, et il est très rare: une femme qui rêve avec l'esprit d'un stratège.

La maison porte le prénom de sa mère. Habiba. Interrogée sur ce choix, elle répond sans détour: elle voulait inscrire dans sa marque l'énergie et la force de la femme tunisienne, et pour cela le prénom de sa mère s'imposait comme le plus juste. Il faut mesurer ce que cela signifie. Dans le monde des grandes maisons, le nom transmis est presque toujours celui du père. Elle a fondé une lignée par les femmes. Et elle a choisi, sans peut-être le calculer, le seul mot arabe que la terre entière connaît déjà, celui que l'on murmure de Tokyo à Buenos Aires sans toujours savoir ce qu'il dit, ce mot qui signifie l'amour. Pour aller vers le monde, elle n'a pas cherché à se traduire. Elle a offert ce qu'elle avait de plus intraduisible.

Cette obsession du transmis irrigue tout son travail, et elle en a fait une œuvre. Avec la comédienne Fatma Nasser, elle a entrepris de raconter les princesses tunisiennes, ces souveraines que l'histoire officielle a réduites à leur beauté. La première, Lella Kmar Beya, fut une intelligence, une influence, une gouvernante de l'ombre qui marqua trois règnes. Sonia Feki lui a conçu un tour de cou dont le cercle évoque la Table de Jugurtha, dont les perles disent l'intelligence des femmes, dont le médaillon central rappelle les armoiries beylicales. Ce n'est plus de la parure, c'est de l'archive portée. Une créatrice qui rend à des reines oubliées la souveraineté du récit ne travaille plus pour la saison, elle travaille pour la durée.

Une maison ne tient pas par le goût seul, elle tient par la loi qu'elle se donne. Sonia Feki l'a compris avant tout le monde. À une époque où cela ne se pratiquait guère en Tunisie, elle a déposé sa marque avant d'avoir vendu une seule pièce, puis elle est allée jusqu'à Genève, jusqu'au registre international, obtenant une protection qui s'étend au Caire et à seize pays du continent, avec Paris, New York et le Golfe dans son horizon déclaré. Elle dit avoir, dès le premier jour, projeté sa maison quinze années en avant. Ce que d'autres appellent formalité juridique est chez elle une conception du monde: un patrimoine sans nom se dissout, un savoir sans titre se pille. Elle a donné à l'artisanat tunisien ce qu'il n'avait jamais eu, une signature défendable partout. Et lorsque le monde s'est fermé, quand les experts recommandaient la prudence, elle a fait l'inverse. Elle a ouvert. Abidjan, puis Le Caire. Sa maison est devenue la première enseigne tunisienne de joaillerie d'art à s'exporter ainsi. Les routes qu'elle a prises ne sont pas neuves: ce sont celles des ports et des caravanes, celles par lesquelles la Méditerranée a toujours fait circuler ses lumières. Elle les a simplement rouvertes.

Neuf personnes sur dix, dans sa maison, sont des femmes. Elle a voulu la formation des artisans, la justesse des salaires, la dignité de la main. Ce ne sont pas des arguments de communication, ce sont les conditions qu'elle a posées. Le monde arabe l'a reconnue en la nommant ambassadrice de la femme arabe, et le titre est juste, mais il dit moins que la réalité: elle n'a pas défendu une cause, elle a construit un lieu où cette cause est déjà vraie. Son projet avoué est une fondation qui porterait, une fois encore, le prénom de sa mère, et qui protégerait la créativité tunisienne comme on protège une langue.

Il y a des créateurs qui produisent des objets. Il y en a de plus rares qui produisent une manière de regarder. Sonia Feki appartient à cette seconde famille. Elle a pris une mémoire intime, une pierre, une main, un mot, et elle en a fait une maison capable de tenir debout dans le monde entier sans rien renier de l'endroit où elle est née. Elle n'expose pas l'Orient, elle ne l'explique pas, elle ne le vend pas: elle le porte, et le monde le reconnaît. Ce qu'elle apporte à la joaillerie contemporaine n'est ni une technique ni une tendance, c'est une conviction, presque révolutionnaire dans sa simplicité: un bijou vaut moins par son prix que par ce qu'il garde.

Il y a des noms que l'on hérite. Et il y a ceux que l'on fonde.

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