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Suad Hosni sous le regard de Riyad : quand l’icône devient mémoire vivante

Suad Hosni sous le regard de Riyad : quand l’icône devient mémoire vivante

Vingt-cinq ans après sa disparition, Suad Hosni continue d’habiter l’imaginaire culturel arabe avec une intensité rare. Plus qu’une actrice, plus qu’une star du cinéma égyptien, elle demeure une figure qui traverse les générations et les frontières, un visage dont la présence semble résister au temps. C’est cette permanence fascinante que tente d’explorer l’exposition « Seule sous la lumière » (Wahdaha Taht Al-Daw’), actuellement présentée à Riyad à la galerie Loft Gallery en collaboration avec l’ambassade d’Égypte.

Loin de toute approche biographique classique, l’exposition propose une relecture artistique de celle que le monde arabe a surnommée « la Cendrillon de l’écran ». À travers peintures, installations, vidéo-art, photographies et œuvres multimédias, les artistes égyptiens et saoudiens réunis pour l’occasion cherchent moins à raconter la vie de Suad Hosni qu’à sonder les multiples couches de son identité, entre lumière et obscurité, gloire et solitude, présence et disparition.

Dès l’entrée dans l’exposition, le visiteur est confronté à une succession de portraits qui ressemblent davantage à une cartographie émotionnelle qu’à une galerie d’images. Le visage de Suad apparaît tantôt éclatant de vitalité, tantôt perdu dans une méditation silencieuse. Ailleurs, il est enveloppé de rouge, brouillé, presque effacé, comme si la célébrité elle-même devenait une matière instable.

Cette approche révèle une volonté manifeste de dépasser les représentations convenues de l’actrice. La question n’est plus de savoir qui était Suad Hosni, mais comment son image continue d’exister dans la mémoire collective arabe.

L’artiste saoudienne Nour Al-Saif, dont plusieurs œuvres sont exposées, s’est particulièrement intéressée aux différentes étapes psychologiques de la star. Son travail met en scène la période de la célébrité éclatante, celle de la maturité artistique et intellectuelle, mais aussi les années plus sombres marquées par l’isolement et la dépression.

Selon elle, l’objectif n’était pas de participer aux controverses qui entourent encore la disparition de Suad Hosni ni de revenir sur les épisodes les plus médiatisés de sa vie privée. L’ambition était tout autre : comprendre comment l’artiste se voyait elle-même et comment elle souhaitait être perçue par le monde.

Cette démarche constitue sans doute l’un des aspects les plus intéressants de l’exposition. Car Suad Hosni est souvent prisonnière d’un récit dominé par le mystère de sa mort ou par les légendes qui ont entouré sa vie sentimentale. Ici, les artistes tentent de restituer une femme complexe, consciente de son image, de son pouvoir de séduction et du prix parfois douloureux de la célébrité.

La commissaire de l’exposition, Ghaida Al-Moqrin, explique que le projet est né d’une interrogation simple mais profonde : que reste-t-il d’une star lorsque les projecteurs s’éteignent ?

Cette question traverse l’ensemble du parcours. En effet, un quart de siècle après sa disparition, Suad Hosni continue d’exister dans les films, les archives télévisées, les chansons, les photographies et les souvenirs personnels de millions de spectateurs. Son héritage semble même gagner en complexité avec le temps.

Née en 1943, Suad Hosni s’impose dès la fin des années 1950 comme l’un des visages majeurs du cinéma arabe. Son parcours accompagne les grandes transformations de la société égyptienne et du monde arabe durant les décennies suivantes. Entre drame social, comédie populaire et film musical, elle construit une filmographie exceptionnelle comprenant notamment Le Caire 30, La Deuxième Épouse, Le Puits de la privation, Al-Karnak ou encore Khalli Balak Min Zouzou.

Mais l’exposition rappelle que son importance dépasse largement sa carrière cinématographique. Suad Hosni a incarné une nouvelle représentation de la femme arabe : moderne sans rompre avec son environnement culturel, libre sans être détachée des réalités sociales qui l’entouraient. À travers ses rôles, elle a accompagné les mutations des sociétés arabes et donné un visage à leurs aspirations contradictoires.

L’un des moments les plus marquants de l’exposition concerne sa relation intellectuelle et artistique avec le poète Salah Jahine. Plusieurs œuvres reprennent des fragments des célèbres Rubaiyat du poète, intégrés directement dans les portraits de l’actrice. Les mots et les visages se superposent, créant un dialogue visuel où les interrogations existentielles de Jahine semblent rencontrer les silences de Suad Hosni.

Ces compositions donnent à l’exposition une dimension philosophique inattendue. Elles évoquent la fragilité de la célébrité, la conscience du temps qui passe et la proximité constante entre la vie et la disparition.

L’artiste égyptien Mohamed Abou El-Naga pousse encore plus loin cette réflexion. Ses œuvres utilisent la sérigraphie, la photographie, le dessin et des matériaux translucides comme le tulle ou le papier japonais artisanal. Le résultat produit une image mouvante de Suad Hosni qui apparaît puis disparaît selon l’angle du regard.

Cette esthétique de la transparence devient une métaphore de la mémoire elle-même. La figure de l’actrice n’est jamais totalement présente ni totalement absente. Elle flotte entre réalité et souvenir, entre histoire et mythe.

Le travail vidéo de l’artiste Ayman Yousri Didban constitue quant à lui l’une des propositions les plus originales de l’exposition. Son œuvre montre une descente lente depuis l’ascenseur de la tour Eiffel, accompagnée par la voix de Dalida. Cette séquence agit comme une métaphore visuelle de l’isolement psychologique et du poids de la célébrité.

Sans montrer directement Suad Hosni, l’installation évoque les thèmes associés à son destin : la solitude, la vulnérabilité et la pression constante qu’exerce la visibilité publique sur les artistes. Le mouvement descendant semble suspendu dans le temps, entre l’ascension passée et l’extinction progressive de la lumière.

Au fond, Seule sous la lumière n’est pas une exposition sur la mort de Suad Hosni. Elle est une exposition sur sa survie symbolique. Elle montre comment certaines figures dépassent leur époque pour devenir des espaces de projection collective, où chaque génération retrouve ses propres interrogations.

Vingt-cinq ans après sa disparition, Suad Hosni demeure ainsi l’une des rares artistes arabes dont l’image continue de produire de nouvelles lectures, de nouvelles émotions et de nouvelles œuvres. À Riyad, elle n’est plus seulement une star du cinéma égyptien : elle devient un miroir dans lequel se réfléchissent les questions universelles de la mémoire, de l’identité, de la célébrité et du temps.

Source : Hamdi Abidine, Le Caire, Asharq Al-Awsat, juin 2026.

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