PORTRAITS

WESSAM DESOKI L’IMAGE AVANT LE FILM

PO4OR
4 avr. 2026
4 min de lecture
Arts
Présence maîtrisée, entre retrait et affirmation.

Il existe des parcours qui se lisent comme des trajectoires. D’autres, plus rares, se construisent comme des déplacements. Celui de Wessam Desoki n’obéit pas à une progression linéaire, ni à une spécialisation claire. Il se déploie dans un espace intermédiaire, entre image, narration et mise en scène, sans jamais se fixer définitivement dans l’un de ces territoires.

Au premier regard, son travail semble multiple. Illustration, storyboard, animation, fabrication de miniatures. Une dispersion apparente, presque contradictoire. Mais cette multiplicité n’est pas un éparpillement. Elle relève d’une même logique. Non pas produire des images, mais préparer les conditions dans lesquelles une image peut devenir récit.

Car ce qui structure son rapport au visuel ne vient pas d’un geste esthétique isolé. Il s’ancre dans une pratique du storyboard, c’est-à-dire dans une pensée du temps, du rythme et de la continuité. Avant d’être une image, chaque élément est une séquence en devenir. Avant d’être un dessin, il est déjà inscrit dans une dynamique narrative. Ce point de départ n’est pas anodin. Il installe une manière spécifique de voir. L’image n’est jamais un objet autonome. Elle est toujours liée à ce qui la précède et à ce qui la suit.

C’est là que se situe une première singularité. Là où l’illustration traditionnelle tend à produire des images closes, Wessam Desoki travaille dans une logique d’ouverture. Chaque image appelle une autre. Chaque forme contient une possibilité de déplacement. Il ne s’agit pas de représenter, mais d’activer.

Cette logique se prolonge dans son rapport aux miniatures. À première vue, ces constructions peuvent être perçues comme un travail de détail, presque artisanal. Mais leur fonction dépasse largement la fabrication. Elles constituent un espace de mise en scène. Un lieu où l’image cesse d’être plane pour devenir habitable. Où le regard n’observe plus seulement, mais circule.

Dans ces dispositifs réduits, tout devient décisif. L’échelle, la lumière, la position des corps, les textures. Rien n’est laissé au hasard. Chaque élément participe d’une organisation du réel, recomposé à petite échelle. Ce n’est pas une reproduction du monde. C’est une reformulation. Une manière de contenir le récit avant même qu’il ne soit filmé.

Ce travail de condensation révèle un autre aspect fondamental de sa pratique. Wessam Desoki ne commence pas avec la caméra. Elle s’en approche progressivement, par déplacement. Par accumulation d’outils qui, ensemble, préparent l’acte de réalisation sans encore le déclarer pleinement.

Son parcours dans la publicité renforce cette dimension. Travailler dans cet environnement implique de répondre à des contraintes précises. Temps limité, efficacité visuelle, lisibilité immédiate. Cette expérience ne la réduit pas à une logique commerciale. Elle lui permet au contraire de structurer une relation rigoureuse à l’image. De comprendre ce qu’elle produit, ce qu’elle déclenche, ce qu’elle doit contenir pour exister dans un système de circulation rapide.

Mais ce cadre trouve rapidement ses limites. Car ce qui se met en place dans son travail ne se réduit pas à produire des images efficaces. Une autre nécessité apparaît. Plus lente, plus intérieure. Celle de construire un récit qui ne dépend pas uniquement d’une commande, mais d’une position.

C’est à cet endroit que s’opère un basculement. Progressif, mais déterminant. Le passage de la conception d’images à une écriture plus globale. Une écriture où le film n’est plus seulement un produit final, mais un espace de pensée. Un lieu où peuvent se croiser mémoire, corps et récits invisibles.

Ce déplacement transforme la nature même de son travail. L’image ne suffit plus. Elle doit s’inscrire dans une structure plus large. Une architecture narrative capable de contenir des tensions, des silences, des fragments. Ce qui était auparavant disséminé — dessins, séquences, objets — tend à se recomposer en un ensemble cohérent.

Ses projets actuels s’inscrivent dans cette dynamique. Le développement d’un court métrage, ainsi que d’une série intitulée Alexandria the Lost, marque une volonté claire. Celle d’inscrire son travail dans un espace international, tout en cherchant à initier des collaborations, notamment avec des auteurs français. Ce mouvement n’est pas seulement stratégique. Il traduit une tentative de repositionnement. Sortir d’un cadre localisé pour inscrire sa pratique dans un dialogue plus large.

Mais ce qui rend cette transition particulièrement intéressante tient à la nature même de son langage visuel. Son imaginaire ne s’organise pas autour du réalisme. Il passe par la déformation, l’abstraction, le déplacement des corps et des formes. Ce choix n’est pas esthétique au sens décoratif. Il constitue un langage. Une manière de dire autrement ce qui ne peut pas être exprimé frontalement.

Dans ses images, les figures ne sont jamais totalement stabilisées. Elles glissent, se fragmentent, se recomposent. Le corps devient un espace d’inscription. La scène, un lieu de tension. Rien n’est donné comme évident. Tout semble en train de se construire ou de se défaire.

Ce rapport instable à la forme rejoint sa pratique du récit. Il ne s’agit pas de raconter de manière linéaire, mais de faire apparaître des strates. Des éléments qui coexistent sans se résoudre immédiatement. Une narration qui ne se ferme pas, mais qui laisse place à l’interprétation.

C’est précisément là que réside la force de son travail. Non pas dans la maîtrise technique, bien qu’elle soit évidente. Mais dans cette capacité à articuler image, espace et récit sans les réduire à des fonctions séparées. Chaque élément nourrit l’autre. Chaque médium devient une extension du précédent.

Pour autant, cette cohérence interne n’est pas encore totalement visible dans sa présentation publique. Son univers existe, mais il n’est pas encore pleinement structuré comme une position. Les différentes formes cohabitent, parfois sans hiérarchie claire. Ce qui peut donner l’impression d’une dispersion, alors qu’il s’agit en réalité d’un système en cours de construction.

C’est sans doute le moment le plus délicat. Celui où l’outil est prêt, mais où la signature reste à affirmer. Où la direction est perceptible, sans être encore imposée.

Car tout indique que le mouvement est déjà engagé. Que le passage est en cours. De l’image vers le film. De l’exécution vers la conception. De la multiplicité vers une forme de synthèse.

Dans cette transition, une chose demeure constante. Le refus de considérer l’image comme une fin. Chez Wessam Desoki, elle reste toujours un commencement. Une première étape dans un processus plus large. Une manière d’approcher le récit avant qu’il ne se stabilise.

Elle ne produit pas des images pour être regardées. Elle construit des images pour qu’elles deviennent des scènes.

Et peut-être est-ce là que son travail trouve sa définition la plus juste. Non pas dans ce qu’il montre, mais dans ce qu’il prépare.

Car, chez elle, le cinéma commence avant d’être filmé.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

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