PORTRAITS

SAMAH KARAKI Quand les émotions deviennent une infrastructure du pouvoir

PO4OR
4 avr. 2026
5 min de lecture
L’émotion ne révèle pas le monde, elle organise ce que nous choisissons d’en voir

Entrer dans le travail de Samah Karaki suppose d’abandonner une certitude largement partagée. Celle qui place les émotions du côté de l’évidence morale. Celle qui leur attribue une fonction réparatrice, presque naturelle. Une confiance ancienne, rarement interrogée, selon laquelle ressentir rapprocherait, et permettrait d’accéder à l’autre sans médiation.

Ce que fait Samah Karaki ne consiste pas à corriger cette idée. Elle en modifie le cadre.

Car la question qu’elle pose ne porte pas sur l’intensité des émotions, ni sur leur authenticité. Elle porte sur leur fonctionnement. Sur les conditions dans lesquelles elles apparaissent, circulent et s’imposent. Sur ce qu’elles rendent possible, mais aussi sur ce qu’elles empêchent.

Dans ce déplacement, l’émotion cesse d’être une donnée. Elle devient un objet d’analyse.

Ce point de départ n’est pas neutre. Il engage une manière particulière de situer la recherche. Non pas du côté de l’intériorité, mais du côté des structures. Non pas dans l’expérience individuelle, mais dans les formes collectives qui orientent cette expérience. Car si les émotions étaient simplement des réactions spontanées, elles se distribueraient de manière homogène. Elles ne produiraient pas ces écarts visibles entre certaines vies intensément ressenties et d’autres à peine perçues.

Or c’est précisément ce déséquilibre qui intéresse Samah Karaki.

Pourquoi certaines situations déclenchent-elles une mobilisation immédiate, quand d’autres restent en marge, malgré leur ampleur ? Pourquoi certaines victimes deviennent-elles des figures centrales, tandis que d’autres disparaissent dans des statistiques sans visage ? Pourquoi la proximité, l’identification ou la mise en récit modifient-elles à ce point la manière dont nous réagissons ?

Ces questions ne relèvent pas d’un défaut moral individuel. Elles renvoient à une organisation plus profonde.

L’émotion, telle qu’elle apparaît dans ses travaux, ne se déploie jamais dans un espace vide. Elle est orientée par des cadres. Elle dépend de récits disponibles, d’images accessibles, de catégories préexistantes. Elle s’attache à des formes reconnaissables, à des histoires racontables. Elle privilégie ce qui peut être incarné, localisé, nommé.

Ce fonctionnement produit une première conséquence. L’émotion ne répartit pas l’attention de manière équitable. Elle la concentre.

Un événement isolé, porté par une image précise, peut susciter une réaction massive. À l’inverse, une accumulation de situations diffuses, sans figures identifiables, peut rester à distance. Non pas parce qu’elle serait moins grave, mais parce qu’elle échappe aux conditions nécessaires à l’activation émotionnelle.

Ce décalage introduit une asymétrie durable.

Il ne s’agit plus seulement de ce qui arrive, mais de ce qui peut être perçu comme arrivant. Et cette perception dépend de formats. De modalités de représentation. D’une capacité à produire des points d’ancrage émotionnels.

C’est ici que le travail de Samah Karaki opère un second déplacement.

L’émotion ne se contente pas de réagir au réel. Elle participe à sa mise en forme.

Elle sélectionne, simplifie, ordonne. Elle transforme des situations complexes en récits immédiatement accessibles. Elle privilégie des oppositions claires, des identifications rapides, des figures singulières. Ce processus ne relève pas d’une manipulation consciente. Il correspond à une manière d’organiser l’attention.

Mais cette organisation a des effets.

En rendant certaines réalités visibles, elle en laisse d’autres dans l’ombre. En donnant une place centrale à des trajectoires individuelles, elle peut occulter les dynamiques structurelles qui les produisent. En intensifiant la réaction face à certains cas, elle réduit la possibilité de penser en termes d’ensemble.

Ainsi, l’émotion ne corrige pas nécessairement les déséquilibres. Elle peut les stabiliser.

Ce point est décisif. Il déplace la question de la morale vers celle du pouvoir.

Car si l’émotion structure la manière dont les situations sont perçues, alors elle intervient dans la distribution de l’attention collective. Elle influence ce qui devient urgent, ce qui peut être ignoré, ce qui appelle une réponse immédiate ou différée. Elle participe à la hiérarchisation implicite des vies et des événements.

Dans cette perspective, l’émotion ne relève plus d’un registre privé. Elle s’inscrit dans une logique publique.

Elle circule à travers des dispositifs. Elle est amplifiée, relayée, transformée. Elle dépend de médiations. Images, récits, formats médiatiques, prises de parole. Elle ne s’impose pas seule. Elle est portée.

Ce passage est central dans la position qu’occupe Samah Karaki.

Elle ne se situe ni dans une posture de dénonciation directe, ni dans une volonté de neutraliser les émotions. Elle ne propose pas de s’en défaire. Elle en déplace l’usage.

Car ce qui apparaît dans ses analyses, ce n’est pas une critique de l’émotion en tant que telle. C’est une mise en tension. Une manière de montrer que l’émotion, en l’absence de travail critique, peut devenir un point d’arrêt.

Elle donne l’impression d’avoir compris, là où il faudrait encore analyser. Elle produit une réaction, là où une transformation des cadres serait nécessaire. Elle permet de se situer, sans nécessairement modifier les conditions qui rendent cette situation possible.

Cette fonction stabilisatrice est rarement perçue.

Elle s’inscrit dans une continuité. Dans une manière de traiter les événements qui privilégie l’immédiateté. Une réaction rapide, visible, souvent intense, mais qui ne modifie pas les structures qui produisent ces événements. L’émotion agit alors comme une interface. Elle relie, mais elle filtre.

C’est précisément ce filtre que Samah Karaki rend visible.

En replaçant l’émotion dans un ensemble de contraintes, elle en modifie la portée. Elle montre que ressentir ne suffit pas. Que l’intensité ne garantit pas la justesse. Que la proximité ne constitue pas un critère fiable.

Ce déplacement n’est pas confortable. Il remet en cause une croyance largement partagée. Celle qui fait de l’émotion un point d’appui sûr.

Car si l’émotion est orientée, alors elle peut aussi être inadéquate. Si elle dépend de cadres, alors elle peut reproduire ces cadres. Si elle sélectionne, alors elle exclut.

Derrière cette série d’hypothèses, c’est une autre question qui apparaît.

Non plus comment ressentir davantage, mais comment ne pas s’arrêter au ressenti.

Ce basculement définit la position de Samah Karaki dans l’espace contemporain.

Elle ne produit pas un discours d’accompagnement. Elle ne vient pas renforcer des évidences. Elle introduit une distance. Une manière de suspendre l’adhésion immédiate. De ralentir ce qui, habituellement, s’impose sans discussion.

Ce geste ne vise pas à affaiblir l’engagement. Il en modifie les conditions.

Car une fois que l’émotion est comprise comme une construction orientée, elle ne peut plus être utilisée de la même manière. Elle ne disparaît pas. Elle change de statut.

Elle cesse d’être un point de départ évident. Elle devient un élément à situer, à interroger, à déplacer.

Dans ce cadre, la question n’est plus de savoir si une situation suscite une émotion, mais ce que cette émotion produit. Ce qu’elle rend visible. Ce qu’elle masque. Ce qu’elle permet d’éviter.

C’est dans cet espace que s’inscrit le travail de Samah Karaki.

Non pas dans la recherche d’une émotion plus juste, mais dans l’analyse des conditions qui rendent possible l’idée même de justesse.

Ali Al Hussien
Rédacteur en chef
PO4OR – Portail de l’Orient

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