






Il arrive qu'une vocation se révèle par un détour. Avant que la caméra ne devienne son territoire, Gehad Hossam El Din avait choisi un autre langage pour dire le monde, celui des chiffres, des notes de terrain, des enquêtes patientes menées au plus près des vies que l'on ne raconte pas. Titulaire d'un master en administration et planification du développement obtenu à University College London, elle a passé des années à étudier les économies invisibles, l'intégration des chiffonniers du Caire dans le système formel des déchets, les coopératives de la région du Tigré en Éthiopie, la théologie et sa part dans la lutte contre la pauvreté. On aurait pu croire qu'elle resterait la savante des marges. Elle a préféré les habiter.
Ce passage par la recherche n'est pas une anecdote biographique que l'on cite pour surprendre. Il est la clef de tout ce qui suivra. De là vient sa conviction la plus tenace, celle qui traverse chacun de ses rôles, à savoir que le jeu n'est pas un ornement mais une manière de porter à la lumière ce qui demeure tu. Elle le formule elle-même avec une netteté désarmante, sa mission tient dans l'audace d'incarner et de prêter une voix à ce qui reste sans nom, au quotidien le plus ordinaire, à l'imaginaire aussi. L'actrice prolonge ainsi la chercheuse par d'autres moyens. Là où le rapport s'arrêtait, le corps prend le relais.
Car c'est bien le corps qui fonde son art. Gehad tient l'instrument du comédien pour son outil créatif premier, et elle s'y est formée avec une exigence rare, à l'École du Jeu et selon la méthode de Jacques Lecoq à Paris, au Centre de danse contemporaine du Caire où elle a étudié plusieurs années, auprès de maîtres venus de Los Angeles, d'Istanbul, du théâtre du mouvement. Danse contemporaine, flamenco, improvisation, travail de la voix, tout concourt à faire de sa présence une écriture physique. Le corps, chez elle, devient une langue qui franchit les frontières là où les mots se taisent, une syntaxe universelle capable de dire la fatigue d'une mère, la peur d'une épouse, la dignité d'une femme prise dans l'étau des siens.
Cette manière d'aborder un personnage comme un cas que l'on étudie plutôt que comme une scène que l'on joue s'est révélée pleinement dans Shourouq, la mère de Kartha Tabaeya. Pour approcher cette femme soudain responsable de sept nouveau-nés dans une vie aux moyens comptés, Gehad n'a pas cherché le raccourci de l'émotion. Elle a assisté à un accouchement réel, elle a mené ses propres recherches sur ce que traverse un corps de femme dans la grossesse et la délivrance, elle a regardé sa mère autrement. À la méthode s'est ajoutée la métamorphose, le ventre postiche porté des heures durant, la transformation physique assumée jusqu'au bout. De cette rencontre entre la rigueur de la chercheuse et la vérité brute de la chair est né le rôle qui l'a portée au premier plan, celui qui a fait d'elle, du jour au lendemain, un visage que l'on nomme.
Vint ensuite Ayda, dans Efrag, et avec elle une autre facette de son talent, plus retenue encore. Ayda se tient dans une zone grise et cruelle, déchirée entre la loyauté due à un frère injustement brisé et l'amour d'un époux dont elle découvre le vrai visage. Tout le drame se joue à l'intérieur, dans ce que l'on ne dit pas. La critique a salué un jeu sobre, loin de toute emphase, et c'est là précisément que réside sa signature. Sa puissance ne tient jamais au cri, elle tient à la retenue, à cette économie du geste qui laisse deviner l'orage sous le silence. Il faut une maîtrise singulière pour habiter ainsi le tremblement sans jamais le forcer.
Il y a chez elle un refus qui vaut manifeste, celui de se répéter. Après le succès de Hanem, cette figure inquiétante qui lui valut soudain une pluie de propositions de rôles noirs, Gehad a fait le choix de dire non et d'attendre. Elle l'avoue sans détour, il lui faut parfois refuser, s'arrêter de travailler un temps, pour briser le moule dans lequel on voudrait l'enfermer. De la méchante à la mère épuisée, de l'épouse déchirée à la comédie du réel, l'amplitude n'est pas chez elle un hasard heureux, elle est une décision, à la fois esthétique et morale. Chaque rôle doit ouvrir une porte que le précédent avait laissée fermée. C'est une discipline, presque une éthique de la métamorphose, et elle en paie le prix avec une sérénité tranquille.
On oublierait presque qu'elle chante. Pour Batn El Hout, elle a signé le générique et plusieurs titres où le folklore égyptien et la poésie soufie se mêlent aux sonorités contemporaines. Ce goût du seuil, cet art de tenir ensemble l'ancien et le neuf, le populaire et le savant, dit une même vérité intérieure. Gehad ne choisit jamais entre deux mondes, elle les fait dialoguer. Sa voix, comme son corps, comme sa pensée, cherche le point exact où les héritages se rencontrent sans s'annuler.
C'est peut-être là qu'elle rejoint le plus profondément ce que ce magazine tient pour sa raison d'être. Elle l'a dit dans une phrase qu'elle a choisie pour se présenter au monde, elle aime rester attachée à ses racines, mais elle veut en même temps que ces racines soient offertes au regard du monde entier. Tout est contenu dans cet équilibre. Le Caire qui la façonne, Paris qui l'a formée, Istanbul et Londres qui l'ont élargie, ne sont pas pour elle des étapes successives que l'on quitte, mais des voix simultanées qu'elle porte ensemble. Elle appartient à cette génération d'artistes qui ne conçoivent plus l'enracinement et l'ouverture comme des contraires, et qui font de ce pont entre l'Orient et l'ailleurs non pas un slogan mais une pratique quotidienne, patiente, incarnée.
De cette femme émane une ambition sans bruit, dépourvue d'impatience et pourtant sûre de sa direction. Elle a résumé son rapport au métier d'une formule qui pourrait servir de devise, elle n'attend pas les occasions, elle les crée. Il ne s'agit pas d'un slogan de conquérante, mais de la lucidité de celle qui a compris que le talent ne suffit pas et que rien ne remplace la constance. À la regarder passer d'un rôle à l'autre, on ne voit pas seulement une actrice qui monte. On devine une conscience au travail, une intelligence qui a d'abord voulu comprendre le monde avant de choisir de l'incarner, et qui, à chaque personnage, continue de prêter sa voix à celles et ceux que l'on n'écoute pas. C'est le portrait le plus juste que l'on puisse tracer d'elle, non celui d'une étoile naissante, mais celui d'une artiste qui a fait de la profondeur une exigence, et de la racine une promesse tournée vers le large.