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Monty Ben, l'art du silence

Du tatami aux plateaux de Londres, l'histoire d'un homme aux trois vies

Monty Ben, l'art du silence

Il existe des visages qui semblent avoir traversé plusieurs existences avant de se poser devant une caméra. Celui de Monty Ben est de ceux-là. On y devine la concentration d'un homme qui a longtemps mesuré ses gestes, calculé ses distances, retenu son souffle avant l'instant décisif. Le cinéma n'a pas inventé cette gravité. Il l'a seulement recueillie, comme on recueille une eau qui coulait déjà, ailleurs, depuis longtemps.

Il est né à Sidi Achour, un quartier populaire de Nabeul, sur cette côte tunisienne où la mer enseigne très tôt la patience. On y apprend enfant que rien n'est offert, que tout se gagne au prix d'une constance obscure. Sa première langue ne fut pas celle des mots mais celle du corps. Le karaté fut sa grammaire, sa syntaxe, sa manière d'habiter le monde. Il la parla si couramment qu'il en devint champion d'Afrique, médaillé aux Jeux méditerranéens, plusieurs fois sacré dans l'arène arabe, jusqu'à gravir les podiums des championnats du monde. Le tatami lui enseigna ce que les plateaux allaient bientôt lui demander : la présence entière, la lecture silencieuse de l'autre, l'art de frapper juste puis de se taire.

On aurait pu croire l'histoire écrite. Elle ne faisait que commencer. Car cet homme de coups précis se révéla aussi un homme de questions. Il quitta l'arène pour le laboratoire, échangea le combat contre l'étude, sans rien perdre de son exigence. Docteur, distingué pour ses travaux, il consacra des années à comprendre comment le corps se blesse et comment il se protège, au service des plus grands athlètes et des institutions qui gouvernent le sport mondial. La science lui offrit ce que le combat lui avait refusé : le temps. Le temps d'observer, de mesurer, de nommer. Le combattant avait appris à agir dans l'urgence. Le chercheur apprit à comprendre dans la durée. Il ne manquait plus qu'un lieu où ces deux savoirs pourraient enfin se rejoindre.

Ce lieu fut la scène. Le passage n'avait rien d'évident. Rares sont ceux qui abandonnent une trajectoire accomplie pour recommencer, ailleurs, tout en bas. Il le fit pourtant, avec la même discipline qui l'avait porté partout. Il monta sur les planches à Rouen, se forma au jeu à Doha, puis traversa l'Atlantique pour rejoindre l'un des studios les plus exigeants de New York. Ce qu'il avait cherché sur le tatami et dans les laboratoires, il le retrouvait là, transfiguré : la vérité d'un geste, l'économie d'un mouvement, la justesse d'une présence. L'acteur ne faisait que prolonger, sous une autre forme, la quête ancienne du combattant et du savant.

Il y a une cohérence secrète dans les rôles qu'il choisit. On lui a souvent confié des figures d'ombre, des hommes durs, des gardiens sans pitié, des soldats que la guerre a vidés. Dans une grande série ramadanesque, il incarna un surveillant cruel d'une maison de correction, et le public retint ce visage sévère. Sur une prestigieuse plateforme britannique, il devint récemment le chef d'un groupe armé, un homme que le silence habite plus que la parole. On pourrait croire à une malédiction, celle qui assigne à l'acteur arabe le rôle du menaçant. Lui refuse cette lecture. Ce qui l'attire n'est pas l'étiquette mais l'écriture. Il ne juge pas ses personnages, il les habite. Sa conviction est simple et exigeante : la réussite d'un homme de l'ombre tient à l'humanité que l'acteur parvient à révéler derrière la violence. Pour donner chair à cet homme presque muet, il lui fallut inventer un passé, nourrir un long monologue intérieur, comprendre une douleur sans jamais la condamner.

C'est peut-être là que se dévoile le vrai sujet de son art : le silence. Non pas l'absence de parole, mais cette plénitude retenue que seuls connaissent ceux qui ont beaucoup agi et beaucoup pensé. Le combattant se taisait avant de frapper. Le chercheur se taisait pour observer. L'acteur, désormais, fait du silence une matière, une langue, une offrande. Ses personnages parlent peu parce que lui a appris que l'essentiel se joue dans ce qui ne se dit pas.

Reste une fidélité qui traverse toutes ses métamorphoses. Où qu'il aille, il emporte la Tunisie avec lui. Il ne rêve pas de devenir un autre, ni de se glisser dans le moule d'une gloire empruntée. Son ambition porte son propre nom. Tracer un chemin qui lui ressemble, porter son identité sans la diluer, choisir des rôles qui l'engagent, voilà ce qui le guide. Entre Doha et Paris, entre le monde arabe et les grandes productions occidentales, il avance en homme de deux rives qui refuse de renier l'une pour plaire à l'autre. Il ne construit pas un pont pour le traverser et l'oublier. Il est ce pont.

De Sidi Achour aux plateaux de Londres, sa trajectoire dessine une leçon discrète. On peut naître loin des lumières et les atteindre sans se trahir. On peut avoir plusieurs vies et n'en habiter qu'une, faite de la même ferveur. Monty Ben n'a pas changé de nature en changeant de métier. Il a seulement trouvé, dans le jeu, le point où le corps, la pensée et le silence se rejoignent enfin. Et l'on comprend, en le regardant, que l'acteur n'est pas l'aboutissement d'un parcours, mais le nom que prend, un jour, un homme qui n'a jamais cessé de chercher la vérité d'un geste.

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