






Il y a des visages qui semblent avoir été faits pour le noir et blanc. Non par élégance, mais parce qu'ils portent en eux une gravité qui refuse la couleur, une lumière qui vient de l'intérieur et non des projecteurs. Le visage de Wafa'a Céline Halawi est de ceux-là. On le voit dans Portrait d'un certain Orient, filmé par Marcelo Gomes dans un noir et blanc qui transforme l'Amazonie en paysage de mémoire, et l'on comprend aussitôt que cette comédienne ne joue pas un personnage. Elle habite un état.
Cet état a un nom qu'elle connaît depuis toujours, avant même de savoir le nommer: l'entre-deux. Née loin du Liban, ayant beaucoup déménagé enfant, elle a trouvé très tôt dans le théâtre non pas un métier mais un refuge, le seul lieu qui ne se déplaçait pas sous ses pieds. C'est là, sur les planches, qu'une enfant sans terre fixe a découvert qu'on pouvait fonder une maison à l'intérieur d'un rôle. Cette découverte-là ne l'a jamais quittée. Elle en a fait une esthétique, puis une pensée, puis une vie. La scène restera pour elle ce premier territoire, celui où le corps apprend à parler avant les mots.
Car Wafa'a n'est pas seulement une actrice. Elle est aussi réalisatrice, et longtemps son travail de cinéaste a tourné autour d'une seule question, obsédante et magnifique: comment filmer le corps quand les mots ne suffisent plus. Ses films de danse, tournés dans des maisons libanaises aux arches abandonnées, ne racontent pas d'histoire au sens classique. Ils font parler le mouvement là où le langage échoue. Une femme, de dos, dont les gestes se décomposent au rythme d'une musique électronique. Des vêtements de femme qui s'animent dans une pièce vide, habités par des présences absentes. Toute son œuvre de réalisatrice interroge ce que le corps sait et que la parole ignore.
On comprend mieux, dès lors, ce qu'elle apporte à Emilie dans le film de Gomes. Ce personnage de Libanaise catholique qui émigre vers le Brésil au sortir de la guerre, qui tombe amoureuse d'un marchand musulman, qui se retrouve broyée entre le désir et l'interdit, entre la fidélité au frère et la fidélité à soi, Wafa'a ne le compose pas. Elle le reconnaît. Le déracinement, la traversée, la quête d'un lieu où l'on pourrait enfin se sentir chez soi: ce sont les coordonnées mêmes de sa propre existence. Quand la caméra saisit son sourire sous un voile clair, dans cette lumière suspendue entre le rêve et la réalité, ce n'est pas une performance que l'on regarde. C'est une vérité qui affleure.
Il faut s'arrêter sur ce que les Italiens ont si justement remarqué lors d'une table ronde qui lui était en partie consacrée, intitulée Le cinéma comme archive vivante des conflits et des mémoires. Wafa'a y a défendu une idée qui résume toute sa démarche: le cinéma n'est pas un divertissement qui commente l'Histoire de loin. Il en est le dépositaire vivant. Il transporte les mémoires collectives à travers les frontières, il les fait traverser les océans comme Emilie a traversé l'Atlantique, chargée de ce passé qui refuse de disparaître. Pour elle, jouer n'est pas mentir joliment. C'est transmettre.
Cette conviction éclaire aussi son geste le plus généreux, le plus discret aussi: depuis des années, elle dirige le Festival du film libanais. Voilà une comédienne qui aurait pu ne penser qu'à sa propre lumière, et qui consacre une part d'elle-même à faire exister celle des autres. À rassembler des films, à ouvrir des espaces, à défendre un cinéma national fragile dans un pays où tout, sans cesse, menace de s'effondrer. Il y a dans ce choix une éthique. Celle de quelqu'un qui a compris que l'art ne vaut que s'il fait de la place, que la vraie grandeur d'un artiste se mesure aussi à ce qu'il rend possible pour les autres.
Ce qui frappe enfin, chez elle, c'est le silence. Ceux qui l'ont dirigée parlent de sa grâce et de sa profondeur émotionnelle, de cette intensité qui ne glisse jamais dans le mélodrame. C'est le mot juste. Wafa'a appartient à cette famille rare d'acteurs qui savent que le plus fort ne se dit pas. Que le regard porte davantage que la réplique. Qu'un visage immobile, filmé longtemps, en révèle plus sur l'âme humaine que mille discours. Sa formation dans le théâtre-danse lui a appris cela avant tout: le corps ne ment pas, et le silence a une syntaxe.
On sort d'un certain Orient avec le sentiment d'avoir croisé non pas une carrière mais une trajectoire intérieure. Celle d'une femme qui parle cinq langues, en apprend aujourd'hui une sixième, et n'appartient à aucune terre unique. Une femme qui a fait de son exil non pas une blessure à cacher mais une source à laquelle puiser. Entre Beyrouth et Paris, entre l'écran et la scène, entre le jeu et la mise en scène, entre l'Orient qu'elle porte et l'Occident qui l'a accueillie, Wafa'a Céline Halawi a choisi de ne pas choisir. De rester sur le seuil. Et c'est précisément là, dans cet entre-deux que d'autres fuiraient, qu'elle a trouvé son art le plus vrai: celui de faire d'un lieu de déchirure un lieu de création.
Elle ne cherche pas une place où se sentir enfin chez elle. Elle a compris quelque chose de plus difficile et de plus beau. Sa maison, c'est le passage lui-même.