Il existe des cinéastes qui cherchent à affirmer une signature, et d’autres qui cherchent d’abord à comprendre ce qu’un regard engage. Abir Hijazi appartient clairement à cette seconde lignée. Son travail ne procède ni de l’ostentation ni de la volonté de démonstration. Il s’élabore dans une zone plus exigeante, où la mise en scène devient une forme d’attention morale portée aux êtres, aux silences et aux déplacements intimes.

Dès ses premiers gestes, son cinéma refuse la frontalité facile. Il ne s’agit ni de dénoncer ni d’illustrer un propos préétabli, mais de laisser émerger une perception. Chez elle, la caméra ne s’impose jamais comme un outil de pouvoir. Elle agit comme une présence discrète, presque retenue, qui accompagne plutôt qu’elle ne dirige. Cette posture, rare chez une jeune réalisatrice, traduit déjà une conscience aiguë de la responsabilité du regard.

Son court-métrage Another Perspective cristallise cette démarche. Le film ne repose ni sur un événement spectaculaire ni sur une intrigue appuyée. Il travaille l’écart : entre ce qui est vu et ce qui est ressenti, entre ce qui se dit et ce qui reste enfoui. Le récit avance par fragments sensibles, laissant au spectateur un espace réel de projection et de réflexion. Cette économie narrative n’est pas une faiblesse ; elle constitue au contraire l’ossature même du film.

Ce qui frappe, c’est la justesse du rythme. Rien n’est précipité, rien n’est souligné. Les plans respirent. Les corps existent dans le cadre sans être instrumentalisés. Abir Hijazi semble comprendre très tôt que le cinéma n’est pas un art de l’accumulation, mais de la sélection : choisir ce qui mérite d’être montré et accepter ce qui doit rester hors champ. Cette intelligence du hors-champ figure déjà parmi les traits les plus prometteurs de son langage.

Son parcours académique en réalisation cinématographique s’inscrit dans cette logique de construction patiente. La formation n’est pas, chez elle, un simple passage obligé ; elle devient un laboratoire. On y perçoit une attention constante à la dramaturgie, au montage envisagé comme un geste éthique, et à la relation entre image et temps. Le montage ne cherche jamais l’effet. Il organise une continuité intérieure, une cohérence sensible qui soutient le propos sans l’alourdir.

La reconnaissance internationale de Another Perspective, notamment sa sélection et ses distinctions dans plusieurs festivals, ne vient pas consacrer une posture, mais confirmer un potentiel. Ces reconnaissances ne relèvent ni d’un exotisme de circonstance ni d’une thématique opportuniste. Elles saluent une écriture en devenir, déjà lisible, déjà identifiable par sa retenue et sa précision.

C’est dans cette continuité, et non dans une logique de rupture, que s’inscrit la phase actuelle de son travail. Ses courts-métrages récents, The Black Monster, qu’elle a réalisé et dans lequel elle interprète également un rôle, et How to Mourn Like a Good Girl, avec Mabel Tauk, viennent d’achever leur post-production et sont sur le point d’être lancés. Ces projets prolongent une même exigence formelle et morale : explorer l’intériorité sans la surcharger, travailler le trouble plutôt que l’effet, et laisser au récit le temps de se déposer.

Parallèlement à l’écriture et à la réalisation, Abir Hijazi amorce également un chemin d’actrice. Cette dimension ne s’ajoute pas comme une diversification stratégique, mais comme un prolongement naturel de son rapport au regard. Elle a incarné une jeune Palestinienne dans le film Ink on Paper, rôle pour lequel elle a appris le dialecte, affirmant une attention rigoureuse aux langues, aux contextes et aux réalités incarnées. Elle a également joué dans de nombreux courts-métrages, approfondissant l’expérience du jeu comme un espace de compréhension sensible, et non comme un terrain de performance.

Son approche de l’interprétation reste fidèle à ce qui caractérise son cinéma : une présence intérieure, jamais démonstrative. Être devant la caméra ne modifie pas son rapport à l’image ; cela le déplace. Le jeu devient une autre manière de penser le cadre, le temps et la relation à l’autre.

Elle a par ailleurs participé, en jeu et en chant, au long-métrage Batata Ships 3a Festouk de Fouad Yammine, dont la sortie en salles est imminente. Là encore, il ne s’agit pas d’accumuler des apparitions, mais d’explorer différents régimes de présence, toujours au service d’un même rapport éthique à l’image et au récit.

Abir Hijazi ne s’inscrit pas dans une logique de visibilité immédiate. Sa présence publique reste mesurée, presque minimale. Ce choix n’a rien d’un retrait : il témoigne d’une fidélité au temps long du travail. Ce sont les films qui parlent, non le discours qui les entoure.

Son cinéma dialogue avec des questions contemporaines sans jamais les réduire à des slogans. Identité, perception, rapport à l’autre et intériorité traversent son œuvre de manière souterraine. Elle ne cherche pas à représenter un état du monde, mais à interroger la manière dont on l’habite.

Il serait prématuré de figer Abir Hijazi dans une étiquette ou une promesse. Ce qui se dessine aujourd’hui n’est pas une œuvre achevée, mais un trajet en construction, déjà cohérent. La solidité de ses choix formels, la maturité de son regard et sa capacité à résister à la facilité laissent entrevoir une cinéaste appelée à inscrire son travail dans le temps long.

Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par la vitesse, la surenchère et l’affirmation de soi, son cinéma propose autre chose : une éthique de la discrétion, une confiance dans l’intelligence du spectateur, et une fidélité à ce que le cinéma peut encore offrir un espace de pensée, de silence et de présence.

Ce n’est pas l’éclat qui caractérise aujourd’hui Abir Hijazi, mais la densité. Et c’est précisément cette densité, encore en devenir, qui rend son parcours attentivement lisible et profondément prometteur.

— Bureau de Paris