Il existe des écritures qui naissent d’un désir de dire, et d’autres qui émergent d’une nécessité plus profonde : celle de ne pas laisser la douleur se dissoudre dans le silence. L’œuvre de Abir Mohsen Alwan s’inscrit résolument dans cette seconde catégorie. Avec La cicatrice éternelle, elle ne cherche ni l’aveu spectaculaire ni la confession exhibée. Elle propose une écriture de l’après, une langue qui s’élabore là où la blessure n’est plus ouverte, mais demeure inscrite, persistante, active.
Ce qui frappe d’emblée, chez Abir Mohsen Alwan, c’est la retenue. Rien de démonstratif, rien d’excessif. La parole avance à pas mesurés, consciente du poids de chaque mot. Cette économie n’est pas une limitation ; elle est une méthode. L’autrice sait que certaines vérités se disent mieux par la densité que par l’abondance, par l’allusion que par l’exposé. Son écriture ne cherche pas à convaincre : elle invite à reconnaître.
La cicatrice éternelle n’est pas un livre de plainte. C’est un texte de lucidité. La cicatrice, chez Alwan, n’est ni embellie ni sacralisée ; elle est acceptée comme trace constitutive. Elle ne renvoie pas à un événement précis que le texte s’emploierait à raconter, mais à une condition : celle d’un être qui a traversé, qui a survécu, et qui refuse désormais l’illusion de l’effacement. La blessure n’est plus douleur aiguë, elle est mémoire structurante.
La force du livre tient précisément à cette position. Là où tant d’écritures contemporaines exploitent la souffrance comme une matière émotionnelle brute, Abir Mohsen Alwan choisit la transformation. Le vécu n’est jamais livré tel quel ; il est travaillé, épuré, reconstruit par la langue. Chaque fragment devient un espace de réflexion, chaque silence un signe. L’autrice n’exige pas la compassion du lecteur ; elle lui propose une rencontre.
Sur le plan stylistique, La cicatrice éternelle se caractérise par une langue resserrée, presque ascétique. Les images sont rares, mais précises. La métaphore n’est jamais décorative : elle est fonctionnelle, nécessaire. Cette sobriété confère au texte une autorité singulière. On n’a pas le sentiment de lire un livre qui veut séduire, mais un livre qui sait ce qu’il porte et qui n’a pas besoin d’en rajouter.
Cette exigence formelle est indissociable du positionnement intellectuel de l’autrice. Abir Mohsen Alwan ne se situe pas dans une posture victimaire, ni dans une revendication identitaire bruyante. Elle écrit depuis un lieu intérieur, profondément personnel, mais ouvert. Son “je” n’est jamais un enfermement ; il est un passage. À travers lui, d’autres voix peuvent circuler, d’autres expériences trouver un écho.
C’est là que réside la portée universelle du texte. Bien que profondément ancré dans une expérience singulière, La cicatrice éternelle parle à tous ceux qui ont appris à vivre avec ce qui ne se répare pas complètement. La cicatrice devient une figure de la condition humaine contemporaine : marquée par les ruptures, les pertes, les déplacements, mais aussi par la capacité de continuer sans se renier.
Le rapport de l’autrice au temps est particulièrement révélateur. Le passé n’est jamais idéalisé, le futur jamais promis. Le texte s’installe dans un présent conscient, parfois inconfortable, mais lucide. Écrire n’est pas un moyen de guérir ; c’est une manière d’habiter autrement ce qui reste. Cette honnêteté confère au livre une gravité tranquille, loin de toute dramatisation.
Dans le paysage littéraire actuel, saturé de récits instantanés et de confidences calibrées, l’œuvre d’Abir Mohsen Alwan apparaît comme une proposition à contre-courant. Elle rappelle que l’écriture peut encore être un espace de lenteur, de profondeur, de responsabilité. Rien n’y est livré à la consommation rapide ; tout y demande attention, disponibilité, respect.
Il faut également souligner le rapport particulier que l’autrice entretient avec son lectorat. Elle ne cherche pas à être comprise immédiatement. Le texte accepte l’inconfort, la résistance, l’interprétation différée. Lire La cicatrice éternelle, c’est accepter de ne pas tout saisir d’un coup, de revenir, de relire. Cette exigence est une marque de confiance : l’autrice considère son lecteur comme un partenaire, non comme un simple récepteur.
Ce livre révèle ainsi une écrivaine pleinement consciente de ce qu’implique le geste d’écrire aujourd’hui. Abir Mohsen Alwan ne se contente pas de produire un texte ; elle assume une position. Celle d’une écriture qui refuse le spectaculaire, qui préfère la vérité nue à l’effet, et qui considère la langue comme un espace de responsabilité éthique.
Son parcours, tel qu’il se dessine à travers ce livre, laisse entrevoir une œuvre appelée à s’inscrire dans la durée. La cicatrice éternelle n’est pas un aboutissement, mais un seuil. Il marque l’entrée d’une voix qui a trouvé son timbre, sa mesure, son territoire. Une voix qui n’élève pas le ton, mais qui s’impose par sa justesse.
Dans un monde qui valorise l’exposition permanente et la guérison rapide, Abir Mohsen Alwan propose autre chose : l’acceptation lucide de ce qui ne disparaît pas, et la transformation de cette permanence en force intérieure. Écrire depuis la cicatrice, sans chercher à la refermer ni à la montrer, devient alors un acte de maturité rare.
C’est en cela que ce portrait s’impose. Non comme un hommage, mais comme une reconnaissance : celle d’une écrivaine pour qui la littérature demeure un espace de vérité, de retenue et de profondeur. Une écriture qui ne promet pas le salut, mais offre quelque chose de plus précieux : une compagnie honnête dans la traversée.
PO4OR – Bureau de Beyrouth