Dans les écosystèmes cinématographiques en mutation rapide, certaines trajectoires ne s’imposent ni par le volume de leur exposition ni par l’effet de réseau, mais par une cohérence patiente, presque silencieuse, qui finit par produire de l’autorité. Le parcours d’Ahmed Al Ayyad appartient à cette catégorie rare. Une trajectoire construite dans le temps long, où l’écriture précède la décision, où l’analyse prépare la programmation, et où chaque position occupée engage une responsabilité intellectuelle avant toute visibilité publique.

Journaliste culturel et critique de cinéma, Ahmed Al Ayyad s’est formé dans l’espace exigeant de la presse, là où le regard se structure avant de s’affirmer. Pendant plus de onze années, il développe une pratique journalistique soutenue au sein du journal إيلاف en Arabie saoudite, où il assume notamment la responsabilité de la section artistique. Cette expérience n’est pas celle d’un simple commentateur : elle relève d’un travail de fond sur les œuvres, les contextes de production, les trajectoires d’auteurs et les transformations d’un paysage culturel en recomposition permanente.

L’écriture, chez lui, n’a jamais été une fin en soi. Elle fonctionne comme un outil de clarification. Clarifier les enjeux esthétiques, mais aussi les cadres institutionnels, les rapports de force symboliques, les attentes du public et les limites du marché. Cette approche analytique se double très tôt d’une immersion dans le champ audiovisuel institutionnel. Ahmed Al Ayyad participe aux comités de lecture de textes au sein de la Saudi Broadcasting Authority, tout en prenant part à l’écriture, à la préparation télévisuelle et à la rédaction en chef de plusieurs programmes artistiques et cinématographiques. Ce passage par la télévision publique structure durablement son rapport au contenu : une attention particulière à la lisibilité, à la responsabilité éditoriale et à la circulation des récits.

Ce double ancrage — presse écrite et audiovisuel — forge une posture singulière. Ni purement critique, ni strictement institutionnelle, mais située à l’interface entre analyse et décision. Dans un contexte où la visibilité tend souvent à précéder le sens, Ahmed Al Ayyad inverse le mouvement : comprendre avant de montrer, lire avant de sélectionner, interroger avant de valider. Cette logique explique la continuité naturelle de son parcours vers le champ de la programmation cinématographique.

Sa participation à la couverture de nombreux festivals internationaux — de Venise à Berlin, du Caire à d’autres grands rendez-vous mondiaux — ne relève pas d’un simple exercice de présence. Elle nourrit un regard comparatif, attentif aux différences de temporalité, de réception et de stratégie culturelle. Parallèlement, son implication dans des jurys et des initiatives critiques régionales et internationales consolide une expertise reconnue, fondée moins sur l’autorité déclarative que sur la constance du travail.

Cette légitimité critique trouve aujourd’hui un prolongement logique dans son rôle de Senior Programmer au sein du Red Sea International Film Festival. Là encore, aucune rupture spectaculaire : il s’agit plutôt d’un déplacement du regard, de l’analyse vers l’acte de programmation. Programmer, pour Ahmed Al Ayyad, ne consiste pas à empiler des titres ni à répondre à des injonctions de tendance. C’est un travail de médiation complexe, où chaque film sélectionné engage une vision du public, du territoire et de la responsabilité culturelle.

Dans un moment charnière pour le cinéma saoudien, cette posture prend une dimension particulière. Le marché se développe, les publics évoluent, les formes se diversifient. Entre films capables de fédérer de nouveaux spectateurs et propositions plus audacieuses qui interrogent les limites esthétiques et narratives, la programmation devient un espace de négociation permanent. Ahmed Al Ayyad aborde cette tension sans simplification : ni célébration automatique, ni scepticisme de principe. Son approche repose sur une lecture fine des chiffres, des parcours de films et des réactions du public, mais aussi sur une interrogation constante du sens.

Ses analyses récentes sur la saison cinématographique saoudienne témoignent de cette méthode. Lire les chiffres sans s’y soumettre. Observer la fréquentation sans confondre succès et pertinence. Questionner la stabilité du marché sans céder à l’optimisme facile ni au catastrophisme. Cette capacité à maintenir une distance critique tout en étant pleinement engagé dans la machine institutionnelle constitue l’un des traits les plus distinctifs de son profil.

Parallèlement à ses fonctions de programmateur, Ahmed Al Ayyad continue de transmettre. Ateliers, rencontres professionnelles, interventions publiques : il partage une expérience construite, qui ne repose pas sur des recettes mais sur des processus. De l’idée à la plateforme, de l’intention artistique à la circulation médiatique, il insiste sur la nécessité de comprendre l’ensemble de la chaîne. Non pour normaliser les œuvres, mais pour leur permettre d’exister sans se dissoudre.

Ce qui frappe, dans l’ensemble de son parcours, c’est l’absence de posture spectaculaire. Pas de discours grandiloquent sur le renouveau, pas d’appropriation symbolique excessive. Le travail prime sur la déclaration. La cohérence sur l’effet. Dans un champ culturel souvent soumis à l’urgence et à la surenchère, cette retenue devient en soi une forme de positionnement.

Ahmed Al Ayyad incarne ainsi une figure de transition maîtrisée : celle d’un professionnel passé par la presse, l’audiovisuel et la critique, aujourd’hui engagé dans la programmation internationale, sans jamais rompre avec l’exigence du regard. Une trajectoire qui rappelle que le cinéma ne se construit pas uniquement sur les écrans, mais aussi dans les espaces moins visibles où se décident les cadres, les choix et les responsabilités.

À l’heure où la visibilité tend à devenir un critère autonome, son parcours rappelle une évidence souvent oubliée : ce qui dure, dans le champ culturel, ce ne sont pas les positions occupées, mais la manière de les habiter.


By PO4OR – Bureau de Paris