Avant même que l’image n’existe, un espace se prépare. Invisible pour le spectateur, décisif pour la perception, cet espace agit comme une matrice silencieuse où les corps, les gestes et les identités trouvent leur forme. Chez Ali Kodeih, la création commence précisément à cet endroit : là où le décor cesse d’être un cadre pour devenir une force active qui transforme la manière de voir.

Plutôt que d’ajouter une esthétique à une scène déjà écrite, il travaille à inverser le processus. L’espace devient origine du récit. Les lignes, les volumes et les textures ne servent pas seulement à embellir ; ils orientent la narration et construisent une atmosphère psychologique avant même que le regard ne s’attarde sur les personnages. Cette approche révèle une compréhension profonde du design comme langage narratif.

Dans un univers médiatique dominé par l’image rapide et consommable, cette manière de penser l’espace introduit une forme de résistance discrète. Elle invite à ralentir, à observer la relation entre environnement et identité, entre surface visuelle et structure symbolique. Le designer n’est plus un technicien invisible mais un auteur silencieux qui écrit sans mots

Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par la vitesse de production et l’esthétique immédiate, la notion de production design demeure parfois invisible pour le grand public. Pourtant, elle constitue l’un des piliers fondamentaux de la perception. Avant même que le spectateur ne saisisse une émotion ou une intrigue, il entre dans un espace conçu, pensé, orchestré. C’est là que se situe le cœur du travail de Kodeih : écrire l’espace avant que l’histoire ne se raconte.

Chez lui, le décor n’est jamais une simple accumulation d’objets. Il devient un système de signes. Une chaise n’est pas seulement une chaise, une lumière n’est pas seulement une lumière. Chaque élément participe à une dramaturgie silencieuse. Cette approche révèle une conscience aiguë de la relation entre environnement et identité : les personnages ne vivent pas dans des espaces neutres, ils sont façonnés par eux.

Cette vision s’inscrit dans une tradition plus large de créateurs qui considèrent le visuel comme un langage narratif. Cependant, ce qui distingue son approche est la manière dont il articule esthétique contemporaine et références culturelles. On observe dans ses compositions une tension constante entre modernité visuelle et mémoire symbolique, entre stylisation internationale et sensibilité régionale. Cette tension devient un moteur créatif plutôt qu’un obstacle.

La notion de “construire l’image” chez lui passe par une compréhension de la psychologie visuelle. Le regard du spectateur est guidé sans qu’il en ait conscience. L’espace agit comme un dispositif émotionnel. Les couleurs, les textures, les proportions créent une atmosphère qui influence la lecture du personnage avant même que celui-ci ne parle. Ainsi, le design devient un outil de narration invisible.

Il serait réducteur de considérer son travail uniquement sous l’angle de la beauté ou de l’esthétique spectaculaire. Ce qui apparaît, en filigrane, est une réflexion plus profonde sur la manière dont les images fabriquent la perception sociale. Dans un contexte médiatique où l’apparence occupe une place centrale, concevoir un décor revient à intervenir dans la construction du réel.

Cette dimension conceptuelle se manifeste notamment dans sa capacité à transformer le lieu en extension de la personnalité. L’espace n’encadre pas simplement l’individu ; il révèle ses contradictions, ses tensions, ses aspirations. Cette approche rejoint certaines théories contemporaines du design narratif où le décor agit comme un personnage à part entière.

On peut également percevoir dans son travail une recherche d’équilibre entre contrôle et spontanéité. Le design impose une structure, mais il laisse place à l’interprétation. Cette dualité crée une dynamique vivante où l’image reste ouverte, jamais figée.

L’évolution de sa trajectoire témoigne d’une curiosité constante pour différents formats — télévision, publicité, musique, image éditoriale — chacun offrant un terrain d’expérimentation. Loin de diluer son identité artistique, cette diversité semble nourrir une compréhension plus large du rôle du designer dans l’écosystème visuel contemporain.

Dans un monde saturé d’images, la question centrale devient alors : comment produire une image qui ne se contente pas d’être vue, mais qui soit ressentie ? La réponse réside peut-être dans cette capacité à penser l’espace comme une expérience. L’image ne se limite pas à sa surface ; elle devient un environnement immersif.

Il existe également une dimension introspective dans sa manière d’aborder la création. Le designer apparaît comme un observateur des comportements humains, traduisant les émotions en structures visuelles. Cette posture transforme le processus créatif en acte d’écoute. L’espace devient alors une traduction silencieuse de ce qui ne peut être exprimé directement.

La relation entre mode, décor et identité joue un rôle central dans son univers. Le stylisme n’est pas un ajout décoratif mais une extension du récit spatial. Les vêtements dialoguent avec l’environnement, créant une cohérence visuelle qui dépasse la simple esthétique.

Dans cette perspective, le travail du designer s’apparente à celui d’un metteur en scène invisible. Il construit les conditions de possibilité du regard. Le spectateur ne voit pas toujours le designer, mais il perçoit son influence dans chaque détail.

Cette invisibilité paradoxale constitue peut-être la clé de sa démarche. L’objectif n’est pas de s’imposer comme auteur visible, mais de permettre à l’image de parler avec précision. Le design devient un acte de médiation entre vision artistique et réception publique.

À une époque où l’image est consommée rapidement, penser l’espace avec lenteur devient un geste presque radical. Cela implique de considérer chaque élément comme porteur de sens, de refuser la superficialité au profit d’une profondeur perceptive.

Ainsi, Ali Kodeih incarne une figure du designer contemporain pour qui l’espace n’est pas seulement un lieu mais une narration silencieuse. Il ne crée pas simplement des décors ; il construit des univers où les identités prennent forme. Dans ce processus, le designer devient celui qui façonne les conditions mêmes de la présence.

Car au fond, la question n’est pas seulement comment créer une image, mais comment créer un espace capable de transformer celui qui l’habite. Et c’est précisément dans cette transformation que réside la puissance d’un design conscient de son rôle narratif.

PO4OR – Bureau de Paris