À une époque où la photographie n’avait pas encore imposé son régime de visibilité, et où la notion même d’« archive visuelle » restait marginale dans le champ culturel, Aline Geoffroy a mené, sans bruit ni déclaration, un travail artistique dont la portée documentaire ne cesse aujourd’hui de s’imposer.
Pendant plus de six décennies, ses œuvres ont constitué un relevé sensible des villes syriennes — Lattaquié, Damas, Alep, Banyas — en s’attachant non pas aux panoramas monumentaux, mais aux lieux modestes : ruelles, passages, marchés secondaires, seuils anonymes. Autant d’espaces désormais disparus ou profondément transformés.
De la ruelle au projet artistique
Le point de départ est d’une simplicité trompeuse. Une promenade dans les vieux quartiers de Lattaquié, une rue saturée de couleurs, une évidence immédiate : il fallait la peindre. Ce premier geste n’était pas un exercice isolé. Il a ouvert un processus lent, rigoureux, presque obstiné, où chaque ruelle appelait la suivante.
Ce choix du détail, du fragment urbain, a donné à son travail une valeur rétrospective inattendue : ce qui relevait d’un regard artistique est devenu, avec le temps, un témoignage irremplaçable.
Peindre dans la rue : une posture
Aline Geoffroy a fait le choix de travailler in situ, dans l’espace public, à une époque où cette pratique restait marginale. Sa présence dans la rue n’avait rien de performatif. Elle s’inscrivait dans la durée, dans une forme d’habituation réciproque entre l’artiste et le lieu.
Peu à peu, le café voisin devenait un point d’ancrage, un espace de continuité. Le dessin se nourrissait du rythme quotidien : passages, silences, variations de lumière. Cette immersion explique la retenue de ses compositions, leur refus de l’effet spectaculaire.
Une formation entre plusieurs rives
Née en 1930 à Lattaquié, d’un père français et d’une mère syrienne, Aline Geoffroy a poursuivi sa formation à Beyrouth, à l’Académie libanaise des beaux-arts. Ce parcours méditerranéen, à la croisée de plusieurs héritages culturels, a façonné une approche du paysage urbain qui échappe aux catégories strictes.
Son regard n’est ni extérieur ni folklorisant. Il procède d’une familiarité profonde avec les lieux.
Un langage pictural sans dogme
Sur le plan formel, son œuvre se situe hors des écoles établies.
On y retrouve :
- le travail en plein air,
- une attention primordiale à la lumière,
- un dessin volontairement souple,
- une absence de hiérarchie entre architecture et présence humaine.
Ses tableaux ne cherchent pas la précision topographique. Ils privilégient l’atmosphère, la trace, la sensation — comme si la ville était saisie avant de se fixer.
L’œuvre comme document urbain
Nombre des lieux représentés par Aline Geoffroy n’existent plus aujourd’hui. Certains ont été détruits, d’autres absorbés par des transformations urbaines radicales. À ce titre, ses peintures sont désormais consultées comme :
- des archives visuelles non institutionnelles,
- des supports de mémoire urbaine,
- des témoignages sur les modes de vie et les usages de la ville.
Les œuvres réalisées entre 1959 et 1961 occupent une place centrale dans cette lecture contemporaine.
Une discrétion assumée
Contrairement à de nombreux artistes de sa génération, Aline Geoffroy n’a jamais construit sa trajectoire autour du marché de l’art. Peu d’expositions majeures, peu de stratégie institutionnelle. Une grande partie de ses œuvres est restée dans des collections privées.
Cette discrétion explique en partie la relative invisibilité de son nom, mais elle participe aussi de la cohérence de son geste artistique.
Une lecture actuelle
Aujourd’hui, l’œuvre d’Aline Geoffroy apparaît comme un contrepoint précieux à la saturation visuelle contemporaine. Elle rappelle que le dessin peut être un acte de lenteur, d’attention, et de fidélité au réel.
Plus qu’une peintre de rues anciennes, elle incarne une manière d’habiter le monde par l’art sans discours, sans manifeste, mais avec une constance rare.
Légende photo proposée :
Aline Geoffroy dessinant une ruelle de Damas — lorsque la peinture devient mémoire.
Rédaction : Bureau de Damas