À l’heure où le monde de l’art est de plus en plus traversé par des logiques d’accélération, de visibilité immédiate et de marchandisation du sens, le rôle du curateur ne peut plus se limiter à une fonction d’organisation, de sélection ou de mise en scène. Il engage désormais une responsabilité intellectuelle, éthique et narrative. Le parcours de Amal Rakibi s’inscrit précisément dans cette transformation profonde du métier : celui d’un curateur qui ne se contente pas de montrer, mais qui pense, contextualise et ouvre un espace de dialogue durable entre les œuvres, les artistes et le public.
Fondatrice de la Amal Rakibi Gallery, Amal Rakibi n’aborde jamais l’art comme un objet isolé, ni comme un simple produit destiné au regard ou au marché. Sa démarche curatoriale repose sur une conviction claire : l’œuvre n’existe pleinement que lorsqu’elle est replacée dans un récit, un questionnement, une tension intellectuelle. Le curateur devient alors un médiateur de sens, un passeur entre des formes parfois complexes et un public en quête de compréhension, voire de confrontation.
Dans ce cadre, le rôle du curateur contemporain se rapproche de celui d’un éditeur ou d’un essayiste. Il choisit, hiérarchise, articule. Il assume des partis pris. Chez Amal Rakibi, cette posture se traduit par une attention constante à la cohérence des projets qu’elle accompagne. Chaque exposition, chaque collaboration s’inscrit dans une réflexion plus large sur la condition humaine, le corps, la mémoire, la fragilité et la résistance. Le curating n’est pas ici une accumulation d’événements, mais une construction patiente d’un langage artistique reconnaissable.
Cette exigence se manifeste également dans la manière dont la galerie refuse le spectaculaire gratuit. Dans un environnement où l’art est parfois réduit à un décor ou à un signe de distinction sociale, Amal Rakibi défend une vision plus exigeante : celle d’un art qui interroge, dérange parfois, mais ne renonce jamais à sa profondeur. Le curateur devient alors garant d’un espace critique, capable de résister à la dilution du sens.
La collaboration autour de la sculpture UNSINKABLE de Daniel Firman illustre parfaitement cette approche. L’œuvre, par sa matérialité imposante et sa charge symbolique, interroge le poids, l’équilibre, la résistance du corps face aux contraintes. Mais c’est le regard curatoriel qui lui donne sa portée pleine : en l’inscrivant dans un discours sur la résilience, la persistance et la condition humaine contemporaine, Amal Rakibi transforme l’objet artistique en vecteur de réflexion collective. L’art cesse alors d’être silencieux ; il devient un interlocuteur.
Dans cette perspective, le curateur n’est plus neutre. Il assume une position intellectuelle. Il accepte que l’exposition soit un lieu de débat implicite, parfois inconfortable. Cette posture est essentielle aujourd’hui, à une époque où les certitudes sont fragilisées et où les récits dominants se fragmentent. L’art, lorsqu’il est accompagné avec rigueur, peut encore jouer un rôle fondamental : celui d’un espace de pensée lente, de confrontation des idées et de dialogue non normatif.
Amal Rakibi incarne ainsi une figure du curateur comme « auteur discret ». Elle n’écrase jamais les œuvres par un discours autoritaire, mais elle leur offre un cadre lisible, structuré, respectueux de leur complexité. Cette retenue est une force. Elle permet au public d’entrer dans l’œuvre sans être guidé de manière prescriptive, tout en bénéficiant d’un contexte intellectuel solide.
Enfin, son travail souligne une dimension essentielle du curating contemporain : la responsabilité culturelle. Choisir de montrer une œuvre, c’est aussi choisir de porter certaines questions dans l’espace public. C’est décider quelles formes, quelles voix, quelles problématiques méritent d’être visibles et discutées. Dans ce sens, le curateur participe pleinement à la construction du paysage culturel de son temps.
À travers son engagement, Amal Rakibi rappelle que l’art ne perd sa pertinence que lorsqu’il cesse d’être pensé. Tant qu’il est accompagné par des regards exigeants, capables de créer du sens sans l’imposer, il demeure un espace vivant de réflexion et de dialogue. Le curateur contemporain, loin d’être un simple intermédiaire, devient alors un acteur central de cette vitalité intellectuelle.
Édition : Bureau de Dubaï