Il existe des trajectoires intellectuelles qui se construisent à contre-rythme. Elles refusent la précipitation, se méfient de l’évidence et avancent dans une zone moins visible, mais plus décisive : celle de la pensée. Le parcours d’Amal Zaitouni appartient à cette catégorie exigeante. Non pas une trajectoire façonnée par la recherche de visibilité, mais un chemin structuré par une interrogation constante sur le rôle des images dans la fabrication du monde contemporain.
Chez elle, l’image n’est jamais décorative. Elle n’est ni un simple vecteur narratif ni un langage neutre. Elle constitue un système de pouvoir à part entière, un espace où se forment les perceptions collectives, où s’organisent les hiérarchies symboliques, où se normalisent certaines formes de domination. C’est à partir de cette compréhension que s’articule l’ensemble de son travail, qu’il soit médiatique, analytique ou théorique.
Journaliste et animatrice télévisée, Amal Zaitouni occupe une position rare : celle d’une praticienne du média qui en interroge simultanément les fondements. Cette double appartenance n’est pas une contradiction. Elle constitue au contraire la condition même de sa lucidité. Être à l’intérieur du dispositif lui permet d’en saisir les logiques, les contraintes et les angles morts. S’en extraire intellectuellement lui donne la distance nécessaire pour en déconstruire les effets.
Très tôt, elle comprend que la crise du débat public ne tient pas à l’absence d’informations, mais à l’incapacité collective à lire les récits qui les organisent. L’actualité s’accumule, les images circulent, les émotions s’emballent, mais le sens se dissout. Face à ce déséquilibre, son choix est clair : ralentir le regard, déplacer l’analyse, interroger ce qui se joue en amont du discours explicite.
Le cinéma devient alors un terrain central. Non pas comme objet esthétique autonome, mais comme espace stratégique de mise en forme de l’imaginaire politique. Ses textes analysent comment certaines œuvres produisent des cadres de perception durables, comment elles installent des figures de l’ennemi, légitiment la violence ou transforment l’exception en norme. Elle montre que la fiction n’est jamais extérieure au réel ; elle en prépare souvent l’acceptation.
Ce qui distingue son approche, c’est le refus de la dénonciation simpliste. Elle ne se situe pas dans une logique accusatoire, mais dans une démarche de démontage. Elle examine les structures narratives, les choix de mise en scène, les régimes d’identification proposés au spectateur. Ce travail patient révèle comment l’image peut devenir un instrument de gouvernance symbolique, parfois plus efficace que le discours politique lui-même.
Ses analyses consacrées à la dictature, à la peur collective, à la guerre ou à la gestion des crises sanitaires s’inscrivent toutes dans une même cohérence intellectuelle. Elles interrogent la manière dont le pouvoir se raconte pour devenir acceptable. Comment il se dissimule derrière des récits de protection, de progrès ou de nécessité. Et comment le spectateur, souvent à son insu, est intégré à cette mécanique.
À l’écran, Amal Zaitouni adopte une posture tout aussi rigoureuse. Elle ne transforme jamais la télévision en scène personnelle. Elle l’utilise comme un espace de médiation, un lieu où la complexité peut être organisée sans être appauvrie. Dans un environnement médiatique dominé par la polarisation et la vitesse, cette retenue relève d’un choix éthique autant que professionnel.
La publication de son ouvrage Le monde d’un point de vue philosophique. Lectures critiques marque une étape structurante dans ce parcours. Le livre ne propose pas une synthèse conclusive, mais une architecture de pensée. Il relie des textes écrits sur plusieurs années autour d’une même exigence : fournir des outils pour lire le monde contemporain sans céder aux évidences imposées.
La philosophie, dans son travail, n’est jamais abstraite. Elle est un instrument d’analyse du réel, un moyen de résister à la simplification et à la manipulation des affects. Chaque concept est mobilisé avec prudence, chaque référence s’inscrit dans une responsabilité discursive. Penser devient un acte civique.
Son engagement au sein de projets de recherche collectifs sur les questions idéologiques, religieuses et culturelles prolonge cette même logique. Elle y travaille avec la conscience aiguë que le discours produit des effets concrets. Que les mots ne sont jamais neutres. Et que l’intellectuel porte une responsabilité particulière dans des sociétés traversées par des tensions profondes.
Ce qui frappe, dans ce parcours, c’est l’absence de posture spectaculaire. Amal Zaitouni ne se met jamais en scène comme une figure centrale. Elle laisse le travail parler. Cette discrétion n’est pas un effacement, mais une forme de rigueur. Elle témoigne d’une fidélité au temps long, à la construction patiente du sens.
Dans un monde saturé d’images, son œuvre propose une autre temporalité. Une temporalité de lecture, de déchiffrement, de pensée. Elle rappelle que comprendre est déjà une forme de résistance. Et que refuser les récits prêts à l’emploi constitue un geste profondément politique.
Ce portrait ne célèbre pas une trajectoire médiatique. Il reconnaît une posture intellectuelle rare : celle qui consiste à habiter l’image sans s’y soumettre, à utiliser le média sans en adopter les automatismes, et à écrire non pour convaincre, mais pour éclairer durablement.
Bureau de Paris