Il est des actrices dont la présence ne cherche ni à capter l’attention ni à séduire immédiatement le regard. Elle s’impose autrement, par la durée, par la précision du jeu, par une manière singulière d’habiter l’image sans jamais la saturer. Le parcours d’Anissa Daoud s’inscrit dans cette lignée exigeante. Actrice tuniso-française, elle a construit une œuvre marquée par la retenue, la densité émotionnelle et un rapport profondément éthique à l’interprétation.
Née en 1971, évoluant entre Tunis et Paris, Anissa Daoud n’a jamais abordé le métier d’actrice comme un espace de projection narcissique. Son jeu repose sur l’écoute, sur la capacité à se rendre disponible aux silences autant qu’aux mots. Cette posture, à contre-courant des logiques de visibilité immédiate, lui a permis de traverser aussi bien le cinéma d’auteur que le théâtre engagé, sans jamais dissoudre son identité artistique.
Au cinéma, sa filmographie dessine un itinéraire cohérent au sein des cinématographies tunisienne et arabe contemporaines. De Bab El Arch à L’Orchestre des aveugles, de Le Fil à Chbabek el Janna, elle incarne des personnages souvent situés à la lisière : femmes confrontées à des cadres sociaux contraignants, figures de tension morale, corps traversés par des conflits intimes que le film ne surligne jamais. Chez elle, l’émotion ne s’exhibe pas ; elle affleure.
Sa performance dans Chbabek el Janna (2015) constitue l’un des points d’équilibre de ce parcours. Le film lui permet de déployer une gamme subtile de registres, où la douleur, la pudeur et la résistance se répondent sans jamais basculer dans l’emphase. Cette interprétation lui vaudra plusieurs reconnaissances dans des festivals arabes et africains, confirmant une trajectoire déjà solidement ancrée.
Mais réduire Anissa Daoud au seul champ cinématographique serait passer à côté d’une dimension essentielle de son travail. Le théâtre occupe chez elle une place structurante. Sur scène, elle s’inscrit dans une tradition où le texte, le corps et l’espace dialoguent frontalement avec le politique et le social. Sa collaboration avec des metteurs en scène comme Mohamed Jellali ou Lotfi Achour témoigne de cette exigence constante : faire du plateau un lieu de questionnement, non de confort.
Dans des œuvres comme Pourquoi ne parlez-vous pas des moutons ? ou Hobb Story, Anissa Daoud aborde des thématiques sensibles identité, genre, religion, mémoire coloniale avec une intelligence de jeu qui refuse toute simplification. Elle ne représente pas des idées ; elle incarne des contradictions. C’est précisément cette capacité à tenir ensemble des tensions opposées qui confère à son travail une portée durable.
Ce qui distingue profondément Anissa Daoud tient aussi à son rapport au temps. Elle accepte la lenteur, les intervalles, les périodes de retrait. Elle ne force ni le rythme ni la reconnaissance. Cette économie du geste, rare dans le paysage contemporain, confère à chacune de ses apparitions une densité particulière, comme si chaque rôle était pensé non comme une étape de carrière, mais comme un engagement ponctuel et total.
À travers son parcours, se dessine une figure d’actrice profondément contemporaine : ni militante au sens déclaratif, ni neutre au sens esthétique. Une actrice qui fait confiance à l’intelligence du spectateur, et qui croit encore que le jeu peut être un espace de transmission silencieuse.
Anissa Daoud n’est pas une actrice de l’évidence. Elle est une actrice de la profondeur. Et c’est précisément pour cela que son œuvre mérite aujourd’hui un regard attentif, analytique, et pleinement inscrit dans le temps long.
Rédaction : Bureau de Paris