La notoriété contemporaine repose souvent sur un principe simple : être vu, être entendu, être répété. Assaad Taha s’inscrit à l’opposé exact de cette logique. Sa présence ne s’impose pas par la multiplication des apparitions ni par l’intensité de la mise en scène. Elle s’installe lentement, par sédimentation intellectuelle, par cohérence de regard, par fidélité à une idée exigeante du savoir comme travail, et non comme performance.

Chez lui, la parole n’est jamais un geste d’occupation de l’espace public. Elle est un acte mesuré, situé, conscient de ses effets. Parler devient alors un choix, parfois même une retenue. Cette posture, aujourd’hui marginale, structure l’ensemble de son parcours de journaliste, d’écrivain et de réalisateur de films documentaires. Elle dessine une trajectoire qui ne cherche ni l’adhésion immédiate ni la reconnaissance spectaculaire, mais la construction patiente d’un rapport juste entre connaissance, mémoire et responsabilité.

Journaliste, écrivain et réalisateur de films documentaires, Assaad Taha n’a jamais abordé le savoir comme un instrument de domination symbolique. Chez lui, la connaissance ne sert ni à imposer une posture ni à construire une autorité factice. Elle est d’abord une responsabilité. Une exigence intérieure. Une manière d’habiter le monde avec retenue, précision et rigueur. Cette position traverse l’ensemble de son travail, qu’il s’agisse de ses écrits, de ses enquêtes ou de ses prises de parole publiques.

Son parcours s’est construit loin des raccourcis. Formé dans un rapport classique au journalisme ,celui de la vérification, du contexte et de la durée,il a très tôt compris que l’information ne se limite pas à la transmission de faits. Elle engage une vision du monde, une hiérarchie implicite des priorités, une éthique du regard porté sur les sociétés. Cette conscience structure son œuvre documentaire, où chaque sujet est abordé comme un territoire complexe, jamais réduit à une grille explicative unique.

Ce qui frappe chez Assaad Taha, c’est le refus constant de la simplification. Là où beaucoup cèdent à la tentation du slogan ou de la polarisation, il maintient une ligne de crête exigeante. Il ne nie pas les conflits, mais refuse de les instrumentaliser. Il n’efface pas les fractures, mais se garde de les exploiter. Son travail ne cherche pas à produire de l’indignation automatique ; il vise à restaurer une capacité de compréhension.

Avec l’émergence des plateformes numériques, Assaad Taha aurait pu adopter les codes dominants de la visibilité contemporaine. Il a fait un autre choix. S’il utilise aujourd’hui les réseaux sociaux, ce n’est ni pour accélérer sa parole ni pour la rendre plus spectaculaire. Il s’en sert comme d’un prolongement, parfois minimaliste, de son travail de fond. Ses interventions courtes ne sont jamais conçues comme des conclusions, mais comme des ouvertures. Elles invitent à penser, non à adhérer.

Cette retenue n’est pas une posture esthétique. Elle relève d’une conception profondément éthique du rôle de l’intellectuel dans l’espace public. Pour Assaad Taha, parler n’est jamais un acte neutre. Toute parole engage une responsabilité envers ceux qui l’écoutent. Elle suppose un respect de l’intelligence de l’autre, mais aussi une conscience aiguë des effets produits. Dans un monde où la parole est devenue un produit, il persiste à la considérer comme un engagement.

Son œuvre documentaire témoigne de cette même cohérence. Les films qu’il réalise ne cherchent pas l’effet narratif facile. Ils privilégient la contextualisation, la lenteur, parfois même l’inconfort. Le spectateur n’y est pas guidé vers une conclusion prédéfinie ; il est placé face à des réalités complexes, invité à exercer son propre discernement. Cette démarche, exigeante, s’inscrit à contre-courant d’une industrie audiovisuelle souvent dominée par l’émotion immédiate.

Au fil des années, Assaad Taha a construit une présence intellectuelle qui échappe aux classifications simplistes. Il n’est ni un idéologue, ni un commentateur de l’actualité au sens étroit. Il occupe un espace intermédiaire, plus rare : celui de l’analyse lente, attentive aux continuités historiques, aux héritages culturels, aux logiques de pouvoir invisibles. Son travail s’adresse moins à l’opinion qu’à la conscience.

Ce positionnement lui confère une autorité particulière. Une autorité qui ne repose ni sur la notoriété ni sur l’influence numérique, mais sur la constance. Sur une fidélité à une certaine idée du métier : informer sans manipuler, analyser sans simplifier, transmettre sans séduire. Cette fidélité est aujourd’hui sa véritable signature.

À l’heure où la figure de l’intellectuel est souvent réduite à une fonction médiatique, Assaad Taha rappelle qu’il existe une autre voie. Une voie plus discrète, mais plus durable. Celle d’un travail qui s’inscrit dans le temps long, qui accepte de ne pas être immédiatement rentable en termes de visibilité, mais qui laisse une trace profonde dans la manière de penser le réel.

Ce n’est pas un hasard si ses prises de parole trouvent un écho particulier auprès de celles et ceux qui cherchent autre chose que des réponses toutes faites. Son discours n’apaise pas par des certitudes ; il apaise par la rigueur. Il ne rassure pas en simplifiant ; il rassure en donnant des outils pour comprendre. En cela, il joue un rôle essentiel dans un espace public fragilisé par la fatigue cognitive et la saturation informationnelle.

Assaad Taha n’incarne pas une nostalgie du passé. Il propose une résistance lucide au présent. Une résistance fondée non sur le refus des outils contemporains, mais sur une exigence quant à leur usage. Il rappelle, sans jamais le proclamer, que la pensée ne peut être réduite à un format, ni la connaissance à un flux.

Ce portrait ne célèbre pas une figure médiatique. Il reconnaît une trajectoire intellectuelle construite sur la durée, portée par une éthique rare : celle de la responsabilité tranquille. Dans un monde où le bruit tend à remplacer le sens, Assaad Taha persiste à habiter le silence nécessaire à la pensée. Et c’est précisément pour cela que son travail mérite d’être lu, transmis et interrogé.

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