Assala Lamaa écrit sans se raconter. Non par refus de soi, mais par choix d’une éthique de la langue. Chez elle, le poème ne se présente ni comme confession ni comme prise de position. Il ne cherche pas à convaincre, encore moins à émouvoir par accumulation d’aveux. Il tient. Il retient. Il maintient l’expérience dans un espace de langage où rien n’est expulsé, où rien n’est crié, où l’émotion demeure contenue sans être niée.

Cette posture est rare à une époque saturée de récits de soi et de discours performatifs. L’écriture d’Assala Lamaa se situe ailleurs : dans un rapport de responsabilité avec la parole. Ce qui traverse ses textes — la peur, la fatigue, l’exil, le corps, le temps — n’est jamais livré comme matériau brut. Tout est filtré, resserré, mis à distance juste. La langue devient un lieu d’accueil, non un exutoire.

Il faut insister sur ce point : sa poésie n’est pas une écriture de la transparence. Elle ne vise pas la révélation. Elle procède par retenue, par économie, par suspens. Le poème ne dit pas « voilà ce que je ressens », mais organise un espace où le lecteur peut reconnaître une vibration sans qu’elle soit nommée. Cette stratégie du retrait n’est ni froideur ni effacement ; elle constitue au contraire une forme active de présence.

Le silence, chez Assala Lamaa, n’est jamais un manque. Il est un outil. Un dispositif poétique. Il agit comme un cadre invisible qui empêche la langue de déborder. La phrase s’arrête souvent avant l’explication. Le vers laisse subsister une zone d’ombre. Ce qui n’est pas dit continue d’agir. Le poème ne clôt pas le sens ; il le rend habitable.

Cette poétique de la retenue se manifeste avec une grande netteté dans Mélodies sourdes. Le titre lui-même indique une orientation : ce qui se joue ici n’est pas le chant, mais ce qui le précède, l’accompagne ou le freine. Une mélodie qui ne s’impose pas. Une musique intérieure, presque étouffée, qui refuse l’emphase. La poésie devient un lieu où la peur est reconnue sans être exhibée, où l’ordinaire est regardé sans être dramatisé.

La phrase devenue emblématique ,Ne me demande pas si tu as peur. Essaie de dire je n’ai pas peur. condense cette éthique. Il ne s’agit pas d’un déni. Il s’agit d’un déplacement. Refuser la question directe pour déplacer le rapport à l’émotion. La langue n’annule pas la peur ; elle la tient à distance suffisante pour qu’elle ne gouverne pas le poème. Écrire devient alors un acte de stabilisation intérieure.

Ce rapport à la langue est indissociable d’une pratique de lecture lente et exigeante. Assala Lamaa lit avant d’écrire. Elle relit. Elle annote. Elle revient aux textes qui ralentissent l’attention et élargissent la sensibilité : les classiques, la philosophie, les écritures poétiques qui refusent la facilité de l’effet. Cette discipline de la lecture structure son écriture. Le poème ne surgit pas comme un flux, mais comme une forme pensée, éprouvée, ajustée.

La traduction occupe ici une place essentielle. Traduire de la poésie, pour elle, n’est pas un exercice secondaire. C’est une école de retenue. Traduire oblige à écouter ce qui ne se déplace pas facilement, à respecter les silences de l’autre langue, à accepter la perte. Cette expérience nourrit son propre travail poétique : écrire, c’est toujours traduire quelque chose qui résiste.

La langue française, longtemps langue de travail et de vie quotidienne, s’est imposée progressivement comme langue poétique. Non par stratégie identitaire, mais par nécessité intérieure. Ce passage ne s’est pas fait dans la rupture, encore moins dans la revendication. Il s’est opéré dans la continuité d’un rapport déjà discipliné à la langue. La poésie d’Assala Lamaa ne change pas de nature en changeant de langue : elle conserve la même retenue, la même économie, la même attention aux seuils.

Ce qui distingue profondément son écriture, c’est le refus du spectaculaire. Rien n’y est conçu pour capter immédiatement. Le poème demande du temps. Il impose une lecture lente. Il résiste à l’extraction de citations frappantes. Cette résistance n’est pas un défaut ; elle est un positionnement. Dans un espace culturel dominé par la visibilité et la rapidité, cette écriture affirme une autre temporalité.

Il serait erroné de lire cette retenue comme une neutralité. L’écriture d’Assala Lamaa est profondément engagée, mais engagée autrement. Elle ne formule pas de thèses. Elle ne produit pas de discours. Elle engage une relation éthique avec le langage, avec le corps, avec le lecteur. Elle pose une question silencieuse : que peut encore la poésie, si elle refuse de se transformer en déclaration ou en aveu ?

La réponse est là, dans la tenue même du texte. La poésie peut devenir un espace de contenance. Un lieu où l’expérience est maintenue sans être exploitée. Où la parole protège autant qu’elle expose. Où le silence n’est pas une faiblesse, mais une forme de courage.

À l’approche d’un nouveau livre, Assala Lamaa parle moins de rupture que de continuité. Les textes, dit-elle, circulent encore en elle. Ils ne sont pas clos. Cette manière d’habiter l’écriture ,sans précipitation, sans injonction à produire, confirme la cohérence d’un parcours fondé sur le temps long. Une poésie qui ne cherche pas à occuper l’espace, mais à le rendre respirable.

Dans cette œuvre, écrire ne consiste pas à dire davantage, mais à dire juste. À contenir plutôt qu’à déverser. À faire du langage non un miroir du moi, mais un espace partagé de silence actif. C’est là que réside sa force. Et c’est là, précisément, que son écriture trouve sa nécessité.

Portail de l’Orient | Bureau de Paris