Le théâtre de Barbara Lamballais ne cherche ni l’adhésion immédiate ni l’émotion spectaculaire. Il avance autrement. Par rigueur. Par responsabilité. Par fidélité à une idée exigeante de la scène comme espace civique, où la parole n’est jamais décorative, mais engagée dans le réel. Chez elle, jouer, écrire ou mettre en scène ne relèvent pas de fonctions distinctes : ce sont des modalités différentes d’un même geste ,faire du théâtre un lieu de vérité active.
Son parcours s’est construit dans la durée, loin des trajectoires rapides et des effets de visibilité. Formée au Cours Florent, nourrie par des masterclasses exigeantes, elle développe très tôt une relation précise au texte, au corps et au rythme. Mais ce qui singularise son chemin, c’est moins l’accumulation des rôles que le déplacement progressif vers une parole propre. Barbara Lamballais ne se contente pas d’interpréter : elle écrit, elle compose, elle organise le sens.
Très vite, la scène devient pour elle un lieu de formulation. Non pas pour raconter des histoires closes, mais pour ouvrir des dossiers. Ses premières formes courtes, Au passage, puis Bobigny ,annoncent déjà une orientation claire : le théâtre comme enquête, comme mise en tension entre mémoire intime et histoire collective. Écrire à plusieurs voix, coécrire, retravailler, allonger, déplacer : ce travail de stratification est au cœur de sa méthode.
Avec Le Procès d’une vie, coécrit avec Karina Testa, cette orientation atteint une densité particulière. Le spectacle ne reconstitue pas simplement un événement historique , le procès de Bobigny ,il en fait un espace de confrontation contemporaine. La scène n’est pas un musée du passé, mais un tribunal symbolique où les corps, les voix et les silences viennent rappeler que les droits ne sont jamais acquis une fois pour toutes.
Ce qui frappe dans ce travail, c’est la retenue. Aucun pathos, aucune dramatisation excessive. Le texte avance par précision, par justesse, par respect des faits et des figures. La mise en scène laisse place à la parole, mais une parole incarnée, tenue, traversée par le corps de l’actrice. Ici, le jeu n’est pas démonstratif ; il est responsable. Chaque geste engage une mémoire qui dépasse l’individu.
Barbara Lamballais appartient à cette famille rare d’artistes pour qui le théâtre n’est pas un espace de représentation du monde, mais un lieu où le monde est interrogé dans ses fondements. Le corps féminin, la loi, la justice, la solidarité entre femmes ne sont pas traités comme des thèmes, mais comme des réalités vécues, encore actives, encore conflictuelles. Le théâtre devient alors un outil de transmission : non pas transmettre une morale, mais rendre visible une histoire que l’on préférerait parfois oublier.
Son engagement ne passe jamais par le slogan. Il passe par le temps long : plus de mille représentations, une présence continue dans les théâtres parisiens, un travail reconnu par les institutions sans jamais se plier à leurs logiques de formatage. Cette fidélité à une éthique du plateau donne à son œuvre une cohérence rare.
Être à la fois actrice, autrice et metteuse en scène lui permet une maîtrise singulière du rythme et du sens. Elle sait quand laisser parler le texte, quand le confronter au silence, quand le confier au corps. Cette triple position n’est pas un cumul de compétences, mais une vision unifiée : le théâtre comme espace où l’écriture, le jeu et la mise en scène participent d’une même responsabilité.
Dans un paysage culturel souvent saturé de discours rapides et de gestes symboliques, le travail de Barbara Lamballais propose autre chose : une lenteur active. Une attention portée à ce que la scène peut encore produire comme conscience. Le public n’est pas convoqué comme consommateur d’émotion, mais comme témoin. Témoin d’une histoire collective, témoin d’une parole longtemps empêchée, témoin d’un combat qui continue de se jouer dans le présent.
Son théâtre ne cherche pas à rassurer. Il cherche à tenir. À maintenir ouvertes les questions. À rappeler que la justice n’est pas seulement une affaire de lois, mais aussi de récits, de corps et de mémoire partagée. En cela, Barbara Lamballais inscrit son travail dans une tradition exigeante : celle d’un théâtre qui ne divertit pas le monde, mais l’oblige à se regarder.
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