Il y a chez Baya Rehaz une constance rare : celle d’un travail qui ne cherche jamais à séduire le regard, mais à l’obliger à rester. Sa trajectoire ne relève ni de l’accumulation ni de la visibilité forcée. Elle s’inscrit dans un rapport long au jeu, à la scène, au cadre, au temps. Un parcours construit par strates, où chaque rôle n’efface pas le précédent mais le déplace, l’enrichit, le complexifie.

Son corps d’actrice n’est pas un vecteur d’effet. Il est un espace de retenue, de tension maîtrisée. Baya Rehaz ne joue pas pour être vue, elle joue pour que quelque chose se produise entre elle et le spectateur. Ce déplacement subtil — du paraître vers l’adresse — fonde une présence singulière dans le paysage audiovisuel français.

Très tôt, elle s’inscrit dans des œuvres qui interrogent la norme plutôt que de la reproduire. Son passage par des films aussi structurants que La Vie d’Adèle ou Grâce à Dieu ne relève pas d’un hasard de distribution. Elle y apporte une qualité essentielle : la capacité à habiter un rôle sans jamais le fermer. Chez elle, l’interprétation ne fige pas le sens. Elle laisse circuler le doute, l’ambiguïté, l’inconfort parfois nécessaire à la vérité.

Cette exigence se prolonge dans son travail à la télévision. Loin d’y chercher une simple exposition, elle y construit une continuité. Les séries deviennent des terrains d’approfondissement, des laboratoires de durée. Dans Tandem, H24, Escort Boys ou Sam, elle ne s’installe pas dans un registre confortable : elle observe, ajuste, écoute. Sa justesse vient de là : d’un rapport attentif à l’écriture, au rythme, à la logique interne de chaque projet.

Mais réduire Baya Rehaz à une actrice solide serait passer à côté de l’essentiel. Ce qui distingue son parcours, c’est la porosité assumée entre interprétation, écriture et mise en scène. Très tôt, elle comprend que jouer ne suffit pas toujours à dire. Il faut parfois reprendre la main sur le récit, en déplacer l’angle, en reformuler la source. Ses travaux d’auteure et de réalisatrice ne sont pas des bifurcations tardives, mais l’extension naturelle d’une pensée du jeu.

Cette pensée se déploie avec clarté dans les courts métrages qu’elle traverse ou signe. Coupe au bol, réalisé par Tamara Vittoz, en est un exemple révélateur. Le film ne cherche pas la démonstration. Il observe un état, une fragilité, une faille. Baya Rehaz y adopte une économie de gestes et de paroles qui condense tout son travail : ne jamais surligner ce qui peut être ressenti. Laisser au spectateur l’espace de son propre regard.

Au théâtre, cette rigueur prend une autre forme. La scène impose un rapport frontal au public, sans médiation du montage. Là encore, elle refuse l’effet. Sa présence repose sur une précision extrême du rythme, sur une maîtrise du silence, sur une intelligence de la respiration collective. La reconnaissance institutionnelle — jusqu’au Molière — ne vient pas couronner une performance, mais saluer une cohérence.

Ce qui frappe, lorsqu’on observe l’ensemble de son parcours, c’est l’absence de rupture artificielle. Il n’y a pas de “virage” spectaculaire, pas de repositionnement stratégique. Il y a un même fil conducteur : la recherche de sens. Chaque projet semble répondre au précédent, non par répétition, mais par approfondissement. Elle avance par nécessité, non par opportunité.

Dans un paysage médiatique souvent dominé par la surexposition, Baya Rehaz incarne une autre temporalité. Celle de la maturation. Celle qui accepte de ne pas être partout, pour être juste quelque part. Cette posture, discrète mais ferme, confère à son travail une densité particulière. On ne consomme pas ses rôles. On les garde en mémoire.

Son identité artistique se situe précisément à cet endroit : entre la visibilité et le retrait, entre la maîtrise et la vulnérabilité. Elle ne joue pas des personnages “forts” au sens spectaculaire du terme. Elle joue des êtres traversés, complexes, parfois contradictoires. Des figures qui résistent à la simplification.

Aujourd’hui, son passage assumé derrière la caméra confirme ce que son parcours laissait déjà entrevoir : une capacité à penser le récit dans sa globalité. Non comme un produit, mais comme un espace de responsabilité. Raconter implique un choix : que montre-t-on ? que tait-on ? à qui s’adresse-t-on ? Ces questions traversent son travail avec une constance remarquable.

Baya Rehaz n’appartient pas à une génération pressée. Elle appartient à une lignée plus rare : celle des artistes qui construisent lentement une langue. Une langue du jeu, du cadre, de l’écoute. Une langue qui ne cherche pas l’adhésion immédiate, mais la résonance durable.

Ce qui se dessine aujourd’hui n’est pas un accomplissement figé, mais une phase de pleine maturité. Le moment où l’expérience accumulée ne se referme pas sur elle-même, mais s’ouvre à de nouvelles formes. Actrice, auteure, réalisatrice : ces mots ne désignent pas des fonctions séparées, mais les différentes facettes d’un même engagement.

Dans un contexte où l’industrie culturelle valorise la rapidité et la lisibilité immédiate, son parcours rappelle une évidence devenue rare : le sens se construit dans le temps. Et le regard, pour rester juste, doit accepter de ralentir.

Bureau de Paris