Depuis ses débuts, Benjamin Piat n’a jamais conçu la chanson française comme un territoire clos. Né à Angers en 1985, nourri très tôt par l’héritage de Lavilliers, Salvador ou Trenet, il aurait pu s’inscrire dans une filiation patrimoniale confortable. Il a préféré une autre voie : celle d’une chanson en mouvement, ouverte aux influences, aux rencontres et aux géographies. La guitare, apprise patiemment aux côtés de son frère aîné, devient chez lui un outil de passage plus qu’un instrument de démonstration.
Cette disposition au déplacement n’est pas une posture tardive. Elle s’est construite dans la durée, au fil de centaines de concerts donnés dans des lieux modestes, loin des circuits de visibilité immédiate. Très tôt, Benjamin Piat comprend que la chanson ne prend toute sa force que lorsqu’elle s’éprouve dans la proximité, dans l’écoute réelle, dans le face-à-face avec des publics aux histoires diverses.
La sortie de Boîte à Musique en 2013, récompensée par la SACEM et par le prix du public Chant’Appart, marque une première reconnaissance, mais ne modifie pas l’orientation profonde de son travail. Les tournées s’intensifient, les collaborations se multiplient, notamment avec des figures reconnues de la scène française, sans jamais altérer l’indépendance de son langage musical.
À partir de la fin des années 2010, son parcours prend une dimension résolument internationale. Soutenu par les Instituts français et les Alliances françaises, Benjamin Piat sillonne l’Europe, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Plus de trente pays accueillent sa musique, non comme un produit exporté, mais comme une proposition vivante, adaptable, attentive aux contextes locaux. Cette dynamique l’amène d’ailleurs à devenir parrain de la francophonie au Laos, rôle qui confirme la dimension culturelle et symbolique de son engagement.
C’est dans cette continuité que s’inscrit le concert de Bagdad. Dans une ville trop souvent réduite, dans les imaginaires occidentaux, à la violence et à l’instabilité, la présence de Benjamin Piat prend une signification particulière. Jouer à Bagdad, ce n’est pas seulement “se produire” ; c’est accepter que la musique entre en dialogue avec une histoire lourde, avec des mémoires blessées, mais aussi avec une vitalité culturelle persistante.
Sur scène, rien d’ostentatoire. Une guitare, une voix, une présence sincère. Le choix de l’Institut des études musicales comme lieu du concert renforce cette impression de justesse. La musique ne vient pas occuper l’espace, elle l’habite avec respect. Les chansons de Benjamin Piat, souvent solaires, rythmées, parfois teintées d’ironie douce, trouvent à Bagdad une profondeur nouvelle. Elles cessent d’être uniquement des récits de voyage pour devenir des gestes de rencontre.
Les projets récents de Benjamin Piat, notamment autour de l’album Bivouac, prolongent cette logique. Inspiré par le Moyen-Orient, il intègre à sa chanson française des mélodies orientales, des rythmes arabes, sans jamais céder à l’exotisme de façade. La langue reste le français, mais le paysage sonore s’élargit, s’enrichit, se complexifie.
Le concert de Bagdad apparaît alors non comme une exception, mais comme un point de convergence. Les influences croisées, les années de tournée, les rencontres accumulées trouvent là une forme de cohérence. La musique devient un espace commun où ni l’artiste ni le public ne sont sommés de se conformer à une identité figée.
Ce qui frappe, dans la réception de Benjamin Piat à Bagdad, c’est la qualité de l’échange. Loin des logiques de représentation officielle, le concert s’inscrit dans une atmosphère de partage réel. Le public irakien ne reçoit pas une image idéalisée de la France, mais une voix singulière, incarnée, consciente de ce qu’elle doit à ceux qui l’écoutent.
Cette posture correspond profondément à l’éthique artistique de Benjamin Piat. Il ne cherche ni à expliquer ni à illustrer le monde. Il propose une musique qui circule, qui écoute autant qu’elle se donne. À Bagdad, cette attitude prend une valeur particulière : elle rappelle que la culture peut encore être un lieu de respiration, un espace de dignité partagée.
Le portrait de Benjamin Piat ne serait pas complet sans cet épisode bagdadi. Non parce qu’il s’agirait d’un sommet spectaculaire, mais parce qu’il révèle, avec une clarté rare, la nature profonde de son travail. Chanteur français, oui, mais surtout artiste du passage, de la relation et du temps long.
À Bagdad, sa chanson n’a pas cherché à briller. Elle a choisi d’être présente. Et c’est précisément dans cette discrétion assumée, dans cette capacité à laisser la musique faire lien, que réside aujourd’hui la singularité et la pertinence du parcours de Benjamin Piat.
PO4OR – Bureau de Paris