Parler d’étiquette aujourd’hui revient souvent à évoquer des règles, des conventions ou une esthétique du comportement héritée d’un autre temps. Pourtant, certaines trajectoires déplacent ce regard et révèlent que l’étiquette peut devenir un champ de réflexion sur la manière dont les sociétés se racontent à travers leurs gestes les plus simples. Le travail de Carmen Hajjar s’inscrit dans cette zone subtile où le comportement cesse d’être une simple formalité pour devenir une écriture du rapport à l’autre.
Ce qui frappe d’abord dans son approche n’est pas la transmission de normes mais la tentative de redonner une densité symbolique à des actions quotidiennes que l’on croit évidentes. S’asseoir à une table, entrer dans une salle, occuper un espace partagé, choisir une distance ou un ton de voix. Ces détails, souvent invisibles, composent une véritable grammaire sociale. Ils témoignent des transformations culturelles et des tensions entre héritage et modernité.
Dans les sociétés contemporaines, la question du comportement social ne relève plus seulement de la tradition mais d’une négociation constante entre identités multiples. La mondialisation des images et des interactions numériques a profondément modifié la manière dont les individus se présentent et interprètent les codes sociaux. L’étiquette devient alors une forme de traduction culturelle. Elle permet d’habiter différents univers sans perdre sa cohérence intérieure.
Lire le parcours de Carmen Hajjar sous cet angle revient à dépasser l’idée du coaching ou du conseil pratique. Son travail peut être compris comme une pédagogie de la présence. Elle rappelle que la manière dont un individu occupe un espace révèle sa relation au monde. La délicatesse devient une posture consciente plutôt qu’une contrainte sociale. Elle ouvre la possibilité d’une interaction fondée sur la reconnaissance mutuelle.
La table, par exemple, occupe une place centrale dans sa réflexion. Loin d’être un simple décor, elle devient un espace symbolique où se jouent des rapports complexes entre pouvoir, hospitalité et identité culturelle. Partager un repas implique une chorégraphie implicite qui révèle la manière dont une société organise le respect et la hiérarchie. En simplifiant les codes liés à l’étiquette de table, elle ne cherche pas à uniformiser les comportements mais à rendre visible ce qui reste souvent implicite.
Cette démarche prend une résonance particulière dans le monde arabe contemporain. Les sociétés y traversent une phase de transformation accélérée où les traditions sociales coexistent avec de nouvelles formes de mobilité culturelle. Les codes hérités ne disparaissent pas mais se réinterprètent. L’étiquette devient alors un terrain de dialogue entre générations, entre références locales et influences globales.
Ce qui distingue son approche est l’absence de rigidité. Loin d’imposer une perfection sociale, elle insiste sur la conscience du geste. Le respect n’est pas présenté comme une règle abstraite mais comme une pratique vivante. Il se manifeste dans la manière d’écouter, de laisser une place à l’autre, de reconnaître la présence sans domination ni effacement.
Dans un environnement numérique dominé par la performance visuelle, cette lecture offre une perspective singulière. Les réseaux sociaux valorisent souvent l’image spectaculaire ou l’instantanéité. L’étiquette, au contraire, invite à ralentir. Elle propose une temporalité différente où chaque interaction devient un moment d’attention. Cette tension entre visibilité et intériorité constitue une clé essentielle pour comprendre la popularité de son contenu.
Son ouvrage consacré à l’étiquette de table participe de cette volonté de transmission accessible. Le choix d’un format simple ne traduit pas une simplification du sens mais une stratégie de démocratisation. Il s’agit de rendre un savoir souvent perçu comme élitiste accessible à un public plus large. Ce déplacement révèle une dimension culturelle importante. L’étiquette cesse d’être un marqueur de classe pour devenir un outil de compréhension sociale.
La notion de grâce, souvent associée à son univers, mérite également une lecture approfondie. Elle ne renvoie pas à une esthétique superficielle mais à une manière d’habiter la relation. La grâce implique une conscience du contexte et une capacité d’adaptation. Elle permet de naviguer entre différentes situations sans rigidité. Elle devient une intelligence relationnelle.
Dans cette perspective, l’étiquette peut être comprise comme une forme de politique douce. Elle agit dans le domaine du quotidien plutôt que dans celui du discours idéologique. Les micro gestes participent à la construction d’un espace social plus respectueux. Ils traduisent une éthique du vivre ensemble qui se manifeste dans les détails.
La dimension féminine de son parcours ouvre également un champ de réflexion sur la représentation du pouvoir. Loin des modèles autoritaires, elle propose une influence basée sur la subtilité. La maîtrise du comportement devient une manière de se positionner dans l’espace public sans renoncer à sa singularité. Cette approche rejoint des réflexions contemporaines sur les formes non visibles de leadership.
Observer son travail revient ainsi à reconnaître que le comportement social constitue une archive vivante des transformations culturelles. Les gestes évoluent avec les sociétés. Ils témoignent des tensions entre tradition et innovation. Ils révèlent les valeurs implicites qui structurent une communauté.
Dans un paysage médiatique souvent dominé par la vitesse et la polarisation, cette approche apporte une respiration différente. Elle rappelle que la transformation culturelle peut commencer par des détails presque imperceptibles. L’élégance devient alors une manière d’habiter le monde avec conscience.
La trajectoire de Carmen Hajjar invite finalement à reconsidérer la place de l’étiquette dans la modernité. Elle n’apparaît plus comme un héritage figé mais comme un langage vivant capable de traduire les mutations sociales. À travers une exploration des gestes invisibles, elle participe à une réflexion plus large sur la manière dont les individus construisent le lien social au quotidien.
PO4OR
Bureau de Paris