Entrer dans l’industrie du cinéma par fascination est courant. Y rester par compréhension structurelle est rare. Le parcours de Chady El Mattar appartient à cette seconde catégorie : celui d’un producteur qui n’a pas cherché la proximité avec le mythe hollywoodien, mais la maîtrise de ses mécanismes. Sa trajectoire ne relève pas de l’exil romantique ni du succès spectaculaire. Elle s’apparente à une étude de terrain prolongée, presque méthodique, sur la manière dont une industrie fabrique du récit à l’échelle mondiale.
Formé au Liban dans les domaines de la communication audiovisuelle, il entre d’abord par la télévision. Ce premier contact n’est pas une étape mineure : il lui donne accès à la logique quotidienne de production, au rythme réel des images, à la matérialité du travail. Très tôt, il comprend que le cinéma n’est pas un espace d’inspiration abstraite mais une architecture économique, technique et humaine. Cette lucidité initiale orientera tout son parcours.
Son départ pour les États-Unis marque un basculement décisif. À un âge où beaucoup cherchent encore une place, il s’immerge dans un système réputé hermétique. L’expérience hollywoodienne n’est pas celle du prestige ; elle est celle de la friction. Travailler sans rémunération, intégrer des équipes massives, observer une industrie où des centaines de milliers de professionnels participent à la fabrication d’images : cette confrontation détruit rapidement toute illusion romantique. Elle produit autre chose une discipline.
Ses collaborations au sein de grandes structures comme Warner Bros ou Disney ne constituent pas un sommet à atteindre mais un laboratoire. Il y apprend la précision logistique, la gestion du risque, la hiérarchie des décisions. Il comprend que la puissance d’un studio ne repose pas sur la créativité brute mais sur la capacité à organiser des milliers de micro-choix vers une vision cohérente. Cette leçon structurelle deviendra le fondement de son indépendance future.
Car l’enjeu, pour Chady El Mattar, n’a jamais été de gravir l’échelle interne des studios. Il identifie très tôt la limite de ce modèle : la lenteur de la progression, la dilution de la signature personnelle, l’impossibilité d’initier des projets véritablement libres. Son choix de fonder sa propre société de production ne relève pas d’une posture entrepreneuriale classique. Il s’agit d’un geste stratégique : sortir du système pour mieux dialoguer avec lui.
Avec la création de sa structure indépendante, il formule une ambition claire : produire un cinéma accessible sans être vide, commercial sans être cynique, divertissant sans renoncer à une dimension humaine universelle. Cette tension entre marché et sens devient sa ligne de conduite. Il refuse la fausse opposition entre film d’auteur et cinéma populaire. Pour lui, la question n’est pas le genre, mais la qualité du récit.
Ses choix de scénarios révèlent une obsession constante : identifier l’élément humain partageable. Conflits familiaux, amour, quête spirituelle, tension morale ces motifs transcendent les frontières culturelles. Il comprend que la spécificité locale devient universelle lorsqu’elle touche à une émotion fondamentale. La guerre, la migration ou la crise sociale ne sont jamais des sujets en soi ; ils sont des cadres pour explorer une expérience humaine lisible par tous.
Cette vision explique son désir de créer des ponts entre le Moyen-Orient et les circuits internationaux. Il ne cherche pas à exporter une image folklorique de la région, mais à intégrer ses récits dans une grammaire mondiale du divertissement. Son ambition est industrielle autant que culturelle : démontrer que le monde arabe possède les compétences, les décors et les histoires capables d’exister dans une économie cinématographique globale.
Son rapport au cinéma reste profondément pragmatique. Il parle de budgets, de logistique, de durée, de distribution avec la même passion que de narration. Cette double compétence artistique et structurelle définit son profil. Il appartient à cette catégorie rare de producteurs pour qui la liberté créative naît d’une compréhension précise des contraintes.
Ce qui distingue durablement Chady El Mattar n’est pas la taille des projets mais la cohérence de son positionnement. Il ne court pas après l’image du succès hollywoodien ; il travaille à construire une autonomie durable. Son parcours raconte autre chose qu’une réussite individuelle : il décrit la possibilité pour un créateur issu du Moyen-Orient d’entrer dans le système global, d’en absorber la logique, puis de revenir avec une méthode.
Dans un paysage cinématographique souvent polarisé entre imitation occidentale et repli identitaire, sa trajectoire propose une troisième voie : celle d’un dialogue technique, économique et narratif. Le cinéma devient un espace de circulation plutôt que d’opposition. Et c’est précisément dans cette circulation que se joue la modernité de son projet.
Chady El Mattar ne vend pas un rêve hollywoodien. Il fabrique des conditions de production. Cette différence est essentielle. Elle transforme la figure du producteur en architecte culturel : quelqu’un qui organise des rencontres entre capitaux, récits et imaginaires. Son travail n’est pas seulement de produire des films. Il consiste à produire un environnement où ces films peuvent exister.
PO4OR- Bureau de Paris