Il y a des artistes qui montent sur scène pour être vus, et d’autres qui y entrent pour tenir. Tenir face au réel, tenir face aux corps, tenir face à ce qui ne se dit pas facilement. Le parcours de Coralie Emilion-Languille appartient résolument à cette seconde lignée. Une lignée rare, exigeante, où le théâtre n’est ni un refuge ni un décor, mais un lieu d’exposition au monde — au sens le plus nu du terme.

Rien, dans son travail, ne relève de l’ornement. Le geste est sobre, parfois austère, toujours nécessaire. La parole ne cherche pas l’effet, elle cherche l’accord juste avec ce qu’elle porte. Cette économie n’est pas une retenue esthétique ; elle procède d’un positionnement profond : ne jamais trahir ce qui est confié au plateau. Qu’il s’agisse d’un texte, d’un témoignage, d’un corps ou d’une mémoire, tout appelle la même vigilance.

Comédienne, metteuse en scène, autrice, plasticienne : ces appellations multiples ne décrivent pas une dispersion, mais une cohérence. Elles renvoient à un même noyau de recherche, où la création s’élabore à la frontière du documentaire et de la fiction, de l’intime et du politique, du visible et de ce qui résiste à la représentation. Chez Coralie Emilion-Languille, l’art ne sépare jamais la forme de la responsabilité.

Depuis plus de quinze ans, ses choix de création dessinent une trajectoire lisible, mais non linéaire. Une trajectoire faite d’allers-retours entre la scène, l’écriture, l’exposition, la collecte de paroles. Non pour accumuler des projets, mais pour approfondir une même question : comment faire place à celles et ceux dont la voix a été tenue à distance ? Comment créer des espaces où la parole peut advenir sans être récupérée, simplifiée ou spectaculaire ?

Cette question traverse l’ensemble de son travail, et trouve une intensité particulière dans Valentina – Tchernobyl, née pour l’amour, adaptation scénique inspirée de La Supplication de Svetlana Alexievitch. Ici, le théâtre se confronte frontalement à l’histoire, à la catastrophe, à l’amour exposé à l’irréparable. Mais jamais dans une logique de reconstitution ou de pathos. Ce qui est mis en jeu, c’est la possibilité même de porter un témoignage sans l’épuiser.

Sur scène, le corps devient archive. Non pas une archive figée, mais une archive vivante, traversée par la mémoire, la fatigue, la retenue. Le texte ne s’impose pas au corps ; il s’y dépose. Cette manière de faire révèle une éthique précise : refuser la domination de la forme sur le contenu, refuser que la virtuosité écrase ce qui est dit. Le théâtre, ici, n’explique pas le monde. Il l’écoute.

Ce rapport à l’écoute est central. Coralie Emilion-Languille travaille à partir d’entretiens, de récits croisés, de paroles longtemps contenues. Des femmes, des mères, des figures souvent reléguées aux marges du récit dominant. Dans des projets comme Femmes de boue, la scène devient un lieu de restitution collective, où la création ne s’approprie pas la parole, mais la relaye. Il ne s’agit pas de parler pour, mais de créer les conditions pour que ça parle.

Cette posture engage le corps de l’artiste autrement. Être sur scène n’est plus une position de maîtrise, mais une position d’exposition partagée. Le jeu se construit dans une tension permanente entre présence et retrait. Dire sans prendre toute la place. Être là sans occuper. Cette justesse fragile donne à son travail une force singulière, immédiatement perceptible, mais difficile à réduire en formules.

Son rapport à l’écriture s’inscrit dans la même logique. Écrire, pour elle, n’est pas produire un texte clos, mais ouvrir un espace de circulation. Les gestes d’après, publié aux éditions Unicité, prolonge cette réflexion : que reste-t-il après ? Après l’événement, après la parole, après la catastrophe ? L’écriture devient alors un geste de continuité, une manière de ne pas refermer trop vite ce qui a été ouvert.

Dans un paysage artistique souvent traversé par l’urgence de dire, de montrer, de dénoncer, Coralie Emilion-Languille choisit une autre temporalité. Une temporalité lente, parfois inconfortable, où la création accepte de ne pas résoudre. Cette lenteur n’est pas un retrait du politique. Elle en est une forme exigeante. Elle affirme que certaines réalités demandent du temps pour être regardées sans violence.

Cette exigence se retrouve aussi dans son travail collectif. En tant que co-directrice artistique du Collectif Femmes de boue et directrice artistique d’Honorine Productions, elle inscrit la création dans une dynamique partagée. Le collectif n’est pas un label, mais une nécessité : penser ensemble, créer ensemble, porter ensemble. Là encore, le théâtre cesse d’être un lieu de pouvoir individuel pour devenir un espace de responsabilité commune.

Ce qui frappe, au fil de son parcours, c’est la cohérence entre les choix artistiques et la posture humaine. Rien n’est plaqué. Rien n’est décoratif. Le théâtre n’est jamais utilisé comme un alibi esthétique. Il est assumé comme un lieu de confrontation, mais aussi de soin. Un lieu où l’on peut regarder le réel sans le trahir, à condition d’en accepter la complexité.

Le travail de Coralie Emilion-Languille ne cherche pas à rassurer. Il ne promet pas de consolation. Il propose autre chose, de plus rare : une tenue. Une manière de rester debout face à ce qui déborde, face à ce qui blesse, face à ce qui persiste. Cette tenue n’est ni héroïque ni sacrificielle. Elle est humaine, fragile, déterminée.

Dans cette perspective, son théâtre ne s’adresse pas au spectaculaire, mais à la conscience. Il invite le spectateur non pas à consommer une émotion, mais à partager une responsabilité. Regarder autrement. Écouter autrement. Se situer autrement.

Ce portrait n’est pas celui d’une artiste à célébrer, mais d’une présence à reconnaître. Une présence qui rappelle que l’art, lorsqu’il est pris au sérieux, n’est pas une échappatoire, mais une manière de rester au monde. Sans slogans. Sans démonstration.
Avec un corps, une parole, et un espace qui tiennent.

PO4OR – Bureau de Paris