Dans certaines trajectoires journalistiques, l’information ne constitue pas seulement une matière à transmettre ; elle devient une lutte contre la disparition. Chez Dalal Mawad, le journalisme apparaît moins comme une profession que comme une responsabilité silencieuse : celle d’empêcher que les événements ne sombrent dans l’oubli avant même d’avoir été compris.
Née au Liban et façonnée par une région traversée de fractures politiques et sociales, elle incarne une génération de journalistes arabes qui ont appris à travailler dans l’urgence permanente du réel. Mais ce qui distingue son parcours n’est pas uniquement l’intensité des contextes qu’elle couvre ; c’est la manière dont elle transforme l’expérience du terrain en une mémoire structurée, capable de dépasser le moment médiatique.
Très tôt, son travail s’inscrit dans un espace international. Entre le Liban, l’Europe et les grandes plateformes médiatiques globales, elle navigue entre différentes langues et cultures, construisant une écriture journalistique qui refuse les simplifications. Là où l’actualité exige souvent des récits rapides, elle cherche au contraire la durée : comprendre ce qui persiste derrière le choc initial, ce qui continue à agir longtemps après que les caméras se soient détournées.
Son passage par des institutions médiatiques majeures — CNN, Associated Press, Al Jazeera English — témoigne d’une capacité à évoluer dans des environnements éditoriaux exigeants. Pourtant, la cohérence de son parcours ne réside pas dans l’accumulation de titres prestigieux, mais dans une constante : explorer les zones où le politique rencontre l’intime. Les crises qu’elle couvre ne sont jamais seulement géopolitiques ; elles deviennent des histoires humaines où la fragilité individuelle révèle les tensions d’un monde plus vaste.
Cette approche se manifeste particulièrement dans son rapport au Liban. Le pays n’apparaît pas comme un simple objet de reportage, mais comme une mémoire vivante qui traverse son travail. Lors de l’explosion du port de Beyrouth en 2020, événement qui marque profondément la conscience collective, son regard ne se limite pas à documenter la catastrophe. Il cherche à saisir ce qui se joue au-delà de l’événement lui-même : la transformation invisible d’une société confrontée à la perte.
C’est dans cette tension entre instant et durée que s’inscrit son livre All She Lost. Loin d’une narration purement journalistique, l’ouvrage adopte une approche presque méditative, donnant voix à des femmes dont les récits deviennent les fragments d’une mémoire collective. Le choix de ce prisme n’est pas anodin. Il révèle une volonté de déplacer le regard, de passer d’une histoire dominée par les grandes figures politiques à une mémoire incarnée par celles et ceux que l’histoire officielle oublie souvent.
Écrire devient alors un acte de résistance contre l’effacement. Dans un monde saturé d’images et d’informations, le défi n’est plus seulement de raconter, mais de préserver. La temporalité de son travail s’inscrit dans cette logique : ralentir le regard pour permettre au lecteur de rencontrer la complexité du réel.
Son parcours international souligne également une autre dimension essentielle : celle du déplacement. Installée à Paris, elle évolue dans cet espace hybride où l’identité journalistique se construit entre plusieurs mondes. Ni entièrement ancrée dans une seule géographie, ni détachée de ses origines, elle incarne une forme de nomadisme intellectuel propre à une génération de journalistes globalisés.
Cette position lui permet d’adopter une perspective singulière sur les récits dominants. Là où certaines représentations médiatiques réduisent le Moyen-Orient à des clichés ou à des crises permanentes, son travail cherche à restituer la complexité des sociétés, leurs contradictions, leurs nuances. Loin de l’exotisation ou du sensationnalisme, elle privilégie une approche qui invite à la compréhension plutôt qu’au jugement.
Sa formation académique, notamment entre la London School of Economics et Columbia University, contribue à cette capacité analytique. Mais au-delà des diplômes, ce qui marque son écriture est une tension constante entre rigueur journalistique et sensibilité littéraire. Elle ne se contente pas d’informer ; elle cherche à créer un espace de réflexion.
Cette hybridation entre journalisme et écriture longue traduit une évolution plus large du métier. À l’ère de l’instantanéité numérique, certains journalistes choisissent de ralentir, d’approfondir, de transformer le reportage en récit durable. Dalal Mawad s’inscrit clairement dans cette mouvance. Son travail témoigne d’une conviction : la mémoire collective ne se construit pas seulement à travers les archives officielles, mais aussi à travers les histoires individuelles qui échappent aux narrations dominantes.
L’engagement qui traverse son parcours ne relève pas d’une posture militante visible, mais d’une éthique du regard. Donner la parole, écouter, contextualiser : autant de gestes qui révèlent une conception du journalisme comme espace de responsabilité. Cette approche confère à ses récits une dimension presque introspective, où le lecteur est invité à réfléchir à sa propre position face aux événements racontés.
À travers ses interventions médiatiques et son travail d’écriture, elle contribue également à redéfinir la figure de la journaliste arabe dans l’espace international. Loin des représentations figées, elle incarne une voix qui navigue entre analyse politique, sensibilité humaine et regard critique sur les récits dominants.
Dans cette perspective, son travail peut être lu comme une tentative de réconcilier deux temporalités : celle de l’actualité immédiate et celle de la mémoire longue. Le reportage devient ainsi un pont entre le présent et l’histoire, entre le vécu individuel et le récit collectif.
Ce qui demeure, finalement, n’est pas seulement une carrière marquée par des événements majeurs, mais une démarche. Celle d’une journaliste qui refuse de considérer l’information comme une simple marchandise éphémère. Chez elle, écrire revient à préserver des traces, à transformer la fragilité du réel en mémoire durable.
Et peut-être est-ce là la véritable singularité de Dalal Mawad : rappeler que le journalisme, lorsqu’il s’éloigne du bruit pour se rapprocher de l’écoute, peut devenir un acte profondément humain, une manière de résister à l’oubli en donnant une forme à ce qui, autrement, disparaîtrait.