Aller au contenu

Dalal Mawad Déplacer le réel, redéfinir qui a le droit de le raconter

Dalal Mawad Déplacer le réel, redéfinir qui a le droit de le raconter
Elle ne transmet pas la vérité… elle en redéfinit la position

Dalal Mawad n’appartient plus au journalisme tel qu’il a longtemps été défini. Elle ne s’y oppose pas frontalement, mais en révèle les limites en les rendant opératoires. Ce déplacement ne relève ni d’un effet de style, ni d’une intensification du témoignage. Il engage un changement de centre : une redéfinition du lieu à partir duquel le réel est produit, hiérarchisé et rendu lisible.

Son parcours ne se mesure pas à l’intensité de la visibilité, mais à la nature du déplacement qu’elle opère à l’intérieur du récit lui-même. Ce qui se construit dans son travail ne relève pas d’une trajectoire professionnelle classique, mais d’un glissement progressif du statut de l’histoire dans le champ journalistique : d’un événement à rapporter, à un sens à réorganiser, puis à une architecture à reconfigurer.

Ce positionnement se nourrit d’un passage constant entre l’espace arabe et le paysage médiatique français et international. Non comme une simple circulation géographique ou une dualité culturelle, mais comme une capacité à lire ce qui ne se donne pas immédiatement à voir dans chaque système de sens. Ce qui s’y joue n’est pas une médiation entre deux mondes, mais une mise en tension de leurs évidences respectives. L’écriture ne traduit pas : elle expose les angles morts.

Dans cette configuration, la compétence centrale ne consiste pas à accumuler des faits, mais à identifier les zones où le fait ne suffit plus. Là où le langage journalistique atteint ses limites, Dalal Mawad ne compense pas par l’émotion. Elle déplace la méthode. Elle interroge la construction même de la vérité journalistique : qui parle, pour qui, depuis quelle position, et selon quelles conditions d’audibilité.

Avec All She Lost, ce déplacement devient structurel. Le livre ne se présente ni comme une archive du drame, ni comme une restitution exhaustive de l’explosion du port de Beyrouth. Il opère ailleurs. Il reconfigure la hiérarchie du récit. L’événement cesse d’être le centre unique autour duquel tout s’ordonne. Il devient un point de rupture à partir duquel d’autres voix, longtemps maintenues à la périphérie, acquièrent une centralité nouvelle.

Les femmes qui traversent ce travail ne sont pas mobilisées comme des témoins au sens classique. Elles ne viennent pas confirmer une narration préexistante. Elles en déplacent les coordonnées. Elles obligent à redéfinir ce qui est considéré comme pertinent, audible et légitime. Le témoignage cesse d’être une matière illustrative. Il devient un lieu de production du sens, et, au-delà, un opérateur de reconfiguration du réel.

La rupture ne se situe pas dans le sujet, mais dans la structure. Dalal Mawad n’écrit pas la catastrophe : elle redéfinit les conditions de son énonciation. La distance, longtemps érigée en garantie d’objectivité, apparaît ici comme une limite. Non pas à abolir, mais à problématiser. Elle se révèle comme une construction historiquement située, parfois inadéquate face à des événements qui persistent dans les corps, dans les gestes et dans les silences.

Être journaliste, dans ce cadre, ne signifie plus se tenir à l’extérieur du réel pour mieux le décrire. Cela implique de reconnaître que le réel est traversé par des rapports de force qui déterminent qui peut parler et qui est maintenu dans le silence. Le travail ne consiste plus uniquement à rapporter ce qui s’est passé, mais à redistribuer les conditions mêmes de la parole et de l’apparition.

Cette redistribution n’est pas d’ordre théorique. Elle se manifeste dans une écriture qui refuse la simplification. Dans une attention portée à des détails qui ne relèvent pas de l’anecdote, mais de la structure. Dans une capacité à relier des fragments que le récit médiatique tend à isoler. L’explosion n’est pas traitée comme un fait ponctuel, mais comme l’expression d’une continuité faite d’accumulations, de défaillances et de violences diffuses.

Ce travail suppose une compétence spécifique : lire ce qui n’est pas immédiatement dit. Lire les silences, les hésitations, les contradictions. Non pour les corriger, mais pour les intégrer comme des éléments constitutifs du réel. C’est ici que son positionnement franco-arabe prend toute sa portée. Il ne s’agit pas d’un équilibre entre deux cultures, mais d’une capacité à naviguer entre des régimes de sens distincts, à en percevoir les tensions internes, et à en révéler les points de friction.

Dans cette perspective, la notion de neutralité apparaît insuffisante. Non parce qu’elle serait impossible, mais parce qu’elle masque les conditions de production du récit. Dalal Mawad ne propose pas un journalisme militant au sens classique. Elle construit un journalisme conscient de ses propres limites, capable de les travailler et de les exposer.

Ce déplacement a des implications profondes. Il modifie la place du journaliste dans la chaîne de production de l’information. Il ne s’agit plus d’un médiateur neutre entre un événement et un public. Le journaliste devient un acteur qui intervient dans la manière dont cet événement sera compris, mémorisé et intégré dans un récit collectif.

En ce sens, le livre ne se contente pas de donner une voix aux victimes. Il interroge la notion même de victime. Il montre que ce statut n’est ni fixe ni homogène, qu’il peut être traversé par des formes d’agency, de résistance et de réappropriation. Les femmes qui y apparaissent ne sont pas définies uniquement par ce qu’elles ont perdu. Elles redéfinissent les conditions mêmes de ce que signifie survivre dans un contexte où la catastrophe n’a pas de fin clairement identifiable.

À cet endroit, Dalal Mawad ne se présente plus comme une journaliste inscrite dans un système donné. Elle apparaît comme un témoin actif d’une transformation plus large : celle des alphabets du journalisme lui-même. La langue n’y est plus stable. Elle se déplace dans une fluidité qui ne devient lisible qu’une fois saisie. Une fluidité qui ne se mesure pas à ce qui est explicitement dit, mais à ce qui a été exclu du dicible, puis imposé à la présence.

Ce que produit ce travail ne se limite pas à une contribution éditoriale. Il s’agit d’une proposition méthodologique. Une manière de repenser le journalisme non comme une pratique de restitution du réel, mais comme un espace de reconfiguration de ses conditions d’existence.

Dans un environnement médiatique dominé par la rapidité et la simplification, ce choix implique une forme de résistance. Non pas contre l’actualité elle-même, mais contre ses modes de réduction. Il exige du temps, une attention soutenue, et une capacité à maintenir la complexité là où tout pousse à la dissoudre.

Ce que fait Dalal Mawad ne relève pas d’une évolution progressive du métier.
Cela place le journalisme face à ses propres limites.

Elle ne raconte pas le monde.
Elle en redéfinit les conditions de lisibilité.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

Ajouter PO4OR sur Google