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Dalia Shawky, une chambre et l'autre rive

Dalia Shawky, une chambre et l'autre rive

Il y a d'abord une pièce encombrée. Des cartons empilés, des bocaux vides, des photographies décolorées, des lampes à gaz, un poste de radio qui ne parle plus à personne. Trois femmes l'occupent sans jamais se croiser. Elles appartiennent à trois époques distinctes et portent pourtant le même âge, celui où une existence se retourne sur elle-même et réclame des comptes. La grand-mère voulait poursuivre ses études et devenir médecin, on ne le lui a pas permis. La mère n'avait jamais désiré d'enfants et n'avait pas le droit de le dire. La petite-fille possède enfin la chambre que Virginia Woolf réclamait pour les femmes, et elle s'y retrouve seule.

C'est sur ce plateau, au cœur du Caire, dans l'espace indépendant de Rawabet, que Dalia Shawky a travaillé ce printemps. Le spectacle porte un titre emprunté à Woolf et retourné comme un gant : une chambre qui n'appartient qu'à elle. Il s'agit de la première mise en scène de Rania Zahra, écrite à partir de sa propre lignée, produite dans le cadre d'un programme conçu par l'Ambassade de France en Égypte avec la société Orient Productions. Trois comédiennes, une seule pièce, aucun regard échangé. Le texte est fragmenté, la parole rare, et le mouvement porte ce que les phrases ne disent pas.

Il faut mesurer ce que représente une telle proposition pour une actrice qui, dans une autre saison, occupait les écrans de millions de foyers pendant le mois de Ramadan. Elle y reprenait un rôle que le cinéma égyptien avait confié autrefois à Shadia, dans l'adaptation d'un classique que tout le monde connaît par cœur. Elle a écarté la comparaison avec élégance, disant respecter le roman et le film, et proposer autre chose, un personnage fait de détails différents. Entre la série populaire et la salle indépendante, il n'y a pas d'un côté une carrière et de l'autre un loisir. Il y a deux économies du métier, deux publics, deux temporalités, et une comédienne qui a choisi de tenir les deux.

Le socle explique beaucoup. Elle vient du plateau avant de venir de l'écran : les scènes universitaires du Caire, puis celles d'El Hanager et d'El Hosapeer, un répertoire où Marivaux, Miller et Shakespeare se sont succédé bien avant les caméras. Elle a été formée par l'un des maîtres du théâtre égyptien, dans une double appartenance qui ne l'a jamais quittée : l'anglais de sa scolarité et l'arabe qu'elle dit avoir dû reconquérir, non sans douleur. Cette blessure-là est précieuse pour qui l'observe. Elle éclaire la vivacité avec laquelle elle défend aujourd'hui sa langue et son pays dès qu'on les malmène devant elle.

Sur ce spectacle, la supervision chorégraphique a été confiée à Karima Mansour, qui a ouvert en Égypte la voie de la danse contemporaine indépendante et fondé le premier centre de formation de la région. Ce détail, illisible sur une affiche pour qui ne connaît pas Le Caire, dit une chose précise : on ne demandait pas à Dalia Shawky d'interpréter un texte, on lui demandait de fabriquer une mémoire avec son corps, dans les gestes, les silences et les rituels domestiques. Peu de comédiennes venues de la télévision acceptent cet exercice. Moins encore le mènent à un point où la critique le relève.

Interrogée sur la place des artistes arabes dans le paysage mondial, elle a formulé une position qu'il faut citer dans son intention plutôt que dans sa lettre : elle veut la scène internationale, mais avec nos récits et notre voix, et non au prix des rôles qui assignent d'avance aux Égyptiens et aux Arabes une place déjà écrite. Beaucoup prononcent cette phrase. Rares sont ceux dont la trajectoire la rend crédible. La sienne le fait, parce qu'elle n'a pas attendu une invitation venue d'ailleurs pour aller travailler là où c'est difficile.

L'autre rive, du reste, est déjà présente dans son parcours, sans qu'elle ait eu besoin de la nommer. Une production portée par la diplomatie culturelle française, une soirée organisée au Caire par une rédaction française en présence de l'ambassadeur, des séjours parisiens. Rien de tout cela ne relève de l'exil ni de la conquête. Il s'agit plutôt d'une circulation, celle d'une génération qui ne considère plus la Méditerranée comme une frontière mais comme un couloir de travail. La metteuse en scène du spectacle dit d'ailleurs souhaiter le faire voyager, vers la Haute-Égypte comme au-delà des frontières.

Reste ce qu'elle avoue désirer : incarner une figure de l'Égypte ancienne, Néfertiti ou Hatchepsout. Le vœu ferait sourire s'il venait d'ailleurs. Chez elle, il désigne exactement le point sensible. Ces femmes appartiennent au patrimoine de tous et sont racontées, depuis un siècle, par des industries qui ne sont pas les nôtres. Les jouer depuis Le Caire, dans une production qui ne demanderait pas pardon d'être égyptienne, serait une façon de répondre à la question qu'elle pose elle-même.

Il y a donc une chambre, et il y a une porte. La chambre, elle l'occupe pleinement, avec une exigence que le grand public ne soupçonne pas toujours derrière les tapis rouges. La porte, nul ne sait encore qui l'ouvrira ni à quelles conditions. Ce que l'on peut affirmer, en revanche, c'est que la comédienne appelée à traverser est déjà prête, et qu'elle a pris soin de ne rien abandonner en chemin.

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