Il y a des cinéastes dont le parcours ne se mesure ni à la vitesse de leur reconnaissance ni à l’ampleur de leur exposition médiatique. Leur trajectoire se construit ailleurs, dans un rapport constant au sens, dans une fidélité à des questions qui ne se ferment pas, dans une manière d’habiter le cinéma comme un espace de conscience plutôt que comme un dispositif de visibilité. Le travail de David Rodrigues s’inscrit pleinement dans cette lignée rare et exigeante.
Depuis plus d’une décennie, David Rodrigues développe une œuvre qui refuse les raccourcis. Auteur, réalisateur et producteur indépendant, il a choisi très tôt de faire du court-métrage non pas un simple format d’apprentissage, mais un territoire d’affirmation artistique à part entière. Chaque film apparaît comme une prise de position silencieuse, une tentative de rendre visibles des zones de fragilité souvent marginalisées par les récits dominants. Chez lui, le cinéma ne cherche pas l’effet, il cherche l’impact intérieur.
Ses films ne se présentent jamais comme des démonstrations. Ils avancent avec retenue, portés par une attention minutieuse aux corps, aux silences, aux regards. La caméra ne surplombe pas les personnages, elle les accompagne. Cette posture révèle une éthique claire du regard. Filmer, pour David Rodrigues, n’est pas capturer, mais approcher. Non pas expliquer, mais rendre sensible. C’est dans cet espace précis que se déploie la singularité de son écriture cinématographique.
Le succès international de Je fuis, donc je vis ne constitue pas une rupture dans son parcours, mais plutôt la reconnaissance d’une cohérence déjà à l’œuvre. Récompensé par de nombreux prix et sélections, le film ne doit pas sa réception à une stratégie de visibilité, mais à la justesse de son propos. En abordant la santé mentale avec une délicatesse rare, sans pathos ni simplification, David Rodrigues inscrit son travail dans une temporalité longue, celle des œuvres qui continuent de résonner bien après la projection.
Cette attention portée aux thématiques sociales n’est jamais instrumentale. Qu’il s’agisse de la souffrance psychique, de la violence faite aux femmes ou de la vulnérabilité des trajectoires individuelles, ses films refusent toute posture surplombante. Ils n’assignent pas, ils ouvrent. Ils laissent au spectateur un espace de pensée, un temps de décantation. Le cinéma devient alors un lieu de relation, un espace où l’image ne domine pas le réel, mais dialogue avec lui.
Le choix de l’indépendance structure profondément son rapport au métier. Produire ses propres films, en maîtriser chaque étape, relève moins d’un geste de contrôle que d’un engagement total. Cette autonomie lui permet de préserver l’intégrité de son regard, de maintenir une cohérence entre ce qu’il filme et la manière dont il le filme. Loin des logiques industrielles de rendement, il privilégie la précision, la lenteur nécessaire à l’élaboration d’une forme juste.
Parallèlement à ses œuvres de fiction, David Rodrigues développe depuis longtemps un travail dans le champ du film d’entreprise. Cette pratique, loin de constituer une parenthèse alimentaire, nourrit sa rigueur technique et affine son sens de la mise en scène. Elle témoigne d’une capacité à naviguer entre différents registres sans jamais perdre son exigence. Le cinéma, qu’il soit artistique ou institutionnel, demeure pour lui un langage à manier avec responsabilité.
Son parcours de formation révèle également une volonté constante d’approfondissement. Dramaturgie, écriture de scénario, production, financement, développement de projets, il n’a cessé d’interroger ses outils, de remettre en question ses méthodes, de renforcer sa capacité à faire émerger des récits complexes. Cette posture d’apprentissage permanent s’inscrit dans une vision du métier comme discipline, où la création n’est jamais dissociée du travail.
Aujourd’hui, son engagement se déploie avec une force particulière à travers le projet La Cabane Perchée. Pensé comme un dispositif transmedia, ce projet marque une extension naturelle de son univers. En s’adressant aux enfants, David Rodrigues ne simplifie pas son propos. Il adapte son langage, tout en conservant la profondeur des enjeux. Parler de santé mentale aux plus jeunes devient un acte de transmission, un geste éducatif profondément politique au sens noble du terme.
La création de l’association Passion Cinoche prolonge cette même logique. Initier les enfants et les adolescents aux métiers du cinéma, leur permettre d’écrire, de filmer, de jouer, puis de voir leur travail projeté en salle, relève d’une vision du cinéma comme outil d’émancipation. Il ne s’agit pas de former des vocations à tout prix, mais de transmettre une expérience. Celle du collectif, de la création partagée, de la responsabilité de raconter.
Ce qui traverse l’ensemble du parcours de David Rodrigues, c’est une confiance profonde dans la capacité du cinéma à créer du lien. Loin des discours performatifs, son travail s’inscrit dans une discrétion active. Il ne cherche pas à occuper l’espace, mais à l’habiter. À une époque saturée d’images et de récits rapides, cette posture apparaît comme un choix presque radical.
Son cinéma ne prétend pas changer le monde. Il propose autre chose, peut-être plus essentiel. Il invite à regarder autrement, à ralentir, à écouter. Il rappelle que l’image peut encore être un lieu de soin, de transmission et de responsabilité. En ce sens, le parcours de David Rodrigues ne se contente pas d’être cohérent. Il est profondément nécessaire.
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