Dhafer L’Abidine : la France comme seuil professionnel
Dhafer L’Abidine n’est pas entré dans le paysage audiovisuel français par la question culturelle, ni par la représentation de l’Orient. Il y est entré comme on entre dans un système exigeant : par l’épreuve, par la discipline, et par la capacité à travailler à l’intérieur de règles qui ne s’expliquent pas et ne se négocient pas. La France n’a jamais été pour lui un espace de discours, mais un espace d’évaluation. Un lieu où un acteur se mesure à ce qu’il fait sur un plateau, non à ce qu’il incarne symboliquement.
Dès ses premières expériences en Europe, Dhafer L’Abidine a abordé le cinéma et la télévision français comme une industrie avant d’y voir une scène culturelle. Il en a appris le rythme, la logique de production, la relation précise entre l’acteur, le texte, le réalisateur et l’équipe technique. Ici, rien n’est laissé à l’improvisation et aucune notoriété préalable ne garantit une place. Chaque présence se construit à partir de zéro, chaque rôle se gagne à l’intérieur d’un cadre qui ne reconnaît que la justesse et la constance.
C’est en ce sens que la relation de Dhafer L’Abidine avec la France ne relève pas d’une expérience symbolique de passage, mais d’une phase fondatrice. Une phase qui a redéfini sa position professionnelle et qui éclaire, rétrospectivement, ses choix ultérieurs dans le monde arabe. Il ne s’agit pas d’un retour, mais d’un déplacement assumé : celui d’un acteur passé par l’une des structures audiovisuelles les plus rigoureuses d’Europe, et qui en est sorti avec des outils, non avec des slogans.
Avant d’être une figure familière du public arabe, Dhafer L’Abidine s’est confronté à l’Europe comme on entre dans une structure. Formation, auditions, rôles secondaires, exigences linguistiques, discipline de plateau. Rien dans ce parcours ne relève de l’exception ou du raccourci. Son intégration progressive dans des productions occidentales s’est faite selon une logique claire celle de la compétence et de l’endurance. Dans un environnement où l’exotisme peut parfois servir de raccourci médiatique, il a choisi la voie inverse se fondre dans le cadre, en maîtriser les codes, puis seulement exister à l’intérieur.
Cette posture explique en grande partie la nature de sa relation avec la France. Elle n’est pas fondée sur une revendication culturelle ou sur une mise en avant de l’origine, mais sur une compréhension intime de l’écosystème audiovisuel français et européen. Dans ce contexte, la langue n’est pas un symbole mais un outil. Le rapport au texte, à la direction d’acteur, à la temporalité du tournage, au collectif technique, s’inscrit dans une rigueur qui ne tolère ni approximation ni posture.
La participation de Dhafer L’Abidine à la série The Eddy marque un moment charnière de ce parcours. Tournée à Paris, produite dans un cadre franco international exigeant, la série n’a rien d’un projet de vitrine. Elle s’inscrit dans une tradition européenne de narration fragmentée, attentive aux corps, aux silences, aux tensions intimes. L’Abidine y apparaît sans surlignage identitaire. Il est un personnage parmi d’autres, inscrit dans une dramaturgie collective où la crédibilité repose sur la justesse, non sur la représentation.
Ce choix n’est pas anodin. Entrer dans la production française par un projet de cette nature suppose une acceptation préalable d’un certain effacement. L’acteur n’y est pas le centre, mais un élément d’un dispositif narratif plus vaste. Cette capacité à accepter la hiérarchie du récit, à travailler dans un cadre où le réalisateur, l’écriture et le montage priment sur la starisation, distingue clairement Dhafer L’Abidine d’une génération d’acteurs pour lesquels l’Occident reste souvent un décor plus qu’un système.
La France, dans ce parcours, agit comme un laboratoire. Elle impose une autre temporalité, un autre rapport à la carrière. Ici, le succès immédiat importe moins que la cohérence du chemin. Le capital symbolique ne se construit pas sur un rôle unique mais sur une accumulation de preuves silencieuses. C’est dans cette logique que s’inscrivent ses participations à des projets européens et internationaux avant même sa reconnaissance massive dans le monde arabe.
Lorsque Dhafer L’Abidine revient ensuite vers les productions arabes, il ne le fait pas depuis une position d’attente ou de rattrapage. Il revient transformé. La France a agi comme un filtre professionnel. Elle a affûté son rapport au jeu, à la direction, à la production. Ce déplacement explique en partie la nature des rôles qu’il choisira par la suite des personnages souvent traversés par la retenue, la complexité morale, la tension intérieure, loin de toute surenchère démonstrative.
Il serait réducteur de lire cette trajectoire uniquement à travers le prisme de la réussite individuelle. Ce qui se joue ici est plus structurel. Le cas Dhafer L’Abidine révèle une possibilité encore rare pour les acteurs arabes celle d’entrer dans la sphère française non comme porteur d’un récit sur l’Orient, mais comme professionnel du jeu, soumis aux mêmes exigences que ses homologues européens. Cette égalité de traitement, conquise et non accordée, constitue le véritable enjeu.
La reconnaissance institutionnelle en France, notamment à travers la sélection de ses films dans des festivals et événements culturels, prolonge cette logique. Elle ne vient pas consacrer une identité, mais un parcours. Le regard français porté sur L’Abidine n’est pas celui de la curiosité, mais celui de l’évaluation artistique. Cette distinction est fondamentale. Elle inscrit son nom dans une cartographie professionnelle, non dans une catégorie.
Dans un paysage médiatique souvent saturé de récits simplificateurs sur les artistes arabes en Europe, le parcours de Dhafer L’Abidine propose une autre lecture. Celle d’un déplacement sans slogan, d’une intégration sans revendication, d’une reconnaissance bâtie sur la durée. La France n’est ni un refuge ni un aboutissement. Elle est un passage structurant, une école de rigueur, un espace où le métier reprend ses droits sur le discours.
C’est précisément cette dimension qui rend son cas pertinent pour une lecture contemporaine des échanges culturels entre la France et le monde arabe. Loin des logiques de représentation ou de diplomatie culturelle, il s’agit ici d’un échange de pratiques, de normes, d’exigences. Un acteur arabe entre dans la machine française non pour y être montré, mais pour y travailler.
En ce sens, Dhafer L’Abidine incarne une figure encore peu visible celle de l’artiste transnational par la compétence. Ni porte drapeau, ni exception médiatique, mais professionnel du jeu ayant compris que la véritable traversée ne se fait ni par le discours ni par l’identité, mais par l’adhésion patiente à une éthique de travail. La France, pour lui, n’a jamais été un miroir. Elle a été un seuil.
Ali AL-HUSSIEN - PARIS