Il existe des trajectoires qui ne se construisent pas seulement dans la continuité d’un héritage, mais dans la manière dont cet héritage est réinterprété pour devenir un langage personnel. Chez Dina Ghabbour, la notion de transmission ne relève pas uniquement d’une filiation familiale ou économique ; elle devient une matière vivante, transformée par l’expérience intime, la perte, la responsabilité et le désir de créer un espace où les voix humaines trouvent enfin leur respiration.
Née dans un environnement profondément marqué par l’entrepreneuriat et la vision stratégique, elle grandit dans l’ombre d’un nom devenu synonyme de réussite industrielle en Égypte. Pourtant, son parcours ne se limite pas à prolonger une histoire déjà écrite. Très tôt, elle choisit de transformer cet héritage en terrain d’exploration personnelle, cherchant à comprendre ce que signifie réellement diriger, transmettre et construire dans un monde où les récits du pouvoir changent constamment de forme.
Son engagement au sein de la Ghabbour Foundation révèle une conviction forte : le développement économique ne peut exister sans transformation humaine. En soutenant l’éducation technique et en ouvrant des perspectives concrètes pour les jeunes générations, elle inscrit son action dans une vision pragmatique du progrès, où l’innovation n’est pas un slogan mais une responsabilité sociale. Loin d’une approche purement institutionnelle, elle adopte une posture d’écoute, attentive aux réalités invisibles qui façonnent les trajectoires individuelles.
Cette capacité à naviguer entre les sphères économiques, sociales et humaines s’inscrit également dans son rôle au sein du groupe GB Corp, où elle participe à une dynamique stratégique orientée vers l’avenir. Mais ce qui distingue véritablement son parcours n’est pas seulement la multiplicité des positions occupées, mais la manière dont elle refuse de réduire la réussite à une accumulation de titres. À travers chaque engagement, se dessine une recherche plus profonde : comprendre comment l’autorité peut devenir un espace de dialogue plutôt qu’un simple instrument de pouvoir.
Son implication dans des initiatives liées à la santé, notamment auprès de l’hôpital 57357 dédié au traitement du cancer chez l’enfant, révèle une dimension essentielle de sa vision : la responsabilité ne se limite pas à l’économie, elle s’étend au soin, à la vulnérabilité et à la solidarité. Dans ces espaces où la fragilité humaine devient visible, elle développe une approche où la compassion n’est pas une posture symbolique mais une pratique concrète.
Cependant, c’est peut-être dans son passage vers l’univers du podcast que se manifeste le plus clairement la transformation intérieure qui traverse son parcours. Avec « The W by Dina G. », elle déplace le centre de gravité de son action : du conseil stratégique à l’écoute intime, de la décision économique à la conversation humaine. Ce projet ne naît pas d’une simple ambition médiatique, mais d’un besoin de créer un lieu où les récits personnels deviennent une forme de connaissance collective.
Dans un paysage médiatique souvent dominé par la performance et la visibilité rapide, son approche se distingue par un rythme plus lent, presque méditatif. Les conversations qu’elle mène explorent des territoires rarement abordés avec sincérité : la santé mentale, la maternité, les relations, les doutes silencieux qui accompagnent les parcours de réussite. Elle ne cherche pas à construire une image parfaite, mais à ouvrir un espace où les contradictions humaines peuvent exister sans être jugées.
Cette transition vers l’écoute active peut être lue comme une réponse aux mutations contemporaines du leadership féminin dans le monde arabe. Là où les modèles traditionnels valorisaient l’autorité et la réussite visible, une nouvelle génération choisit d’explorer la vulnérabilité comme une forme de force. Dina Ghabbour incarne cette évolution : une figure qui ne renonce pas à la puissance économique mais qui la transforme en outil de dialogue et de transmission.
La dimension personnelle de son parcours, notamment la relation profonde avec son père et l’expérience du deuil, constitue une clé essentielle pour comprendre cette transformation. Plutôt que de figer la mémoire dans une nostalgie immobile, elle semble choisir de faire du passé une énergie créatrice, capable d’ouvrir de nouveaux espaces d’expression. L’héritage devient alors une question plutôt qu’une réponse, un mouvement plutôt qu’une identité figée.
Son éducation internationale, entre Boston, Madrid et Londres, participe également à cette construction hybride, où les frontières culturelles se dissolvent pour laisser place à une vision globale du monde. Pourtant, malgré cette ouverture, son ancrage dans la réalité égyptienne demeure central. Elle navigue entre ces deux dimensions — globale et locale — comme entre deux langues complémentaires, cherchant constamment à créer des ponts plutôt que des oppositions.
À travers son travail médiatique, elle explore une question fondamentale : que signifie réellement être entendu dans un monde saturé de voix ? Le podcast devient ainsi un laboratoire où l’écoute se transforme en acte politique et culturel. Chaque épisode propose une tentative de ralentir le rythme dominant, de suspendre le jugement immédiat pour permettre une exploration plus profonde des expériences humaines.
Dans cette démarche, elle rejoint une tendance globale où les femmes leaders redéfinissent la notion de pouvoir. Le leadership n’est plus uniquement lié à la capacité de diriger, mais à celle de créer des espaces sûrs pour la parole et la réflexion. En donnant la priorité à la conversation plutôt qu’à la performance, elle participe à une redéfinition silencieuse des codes médiatiques contemporains.
Son parcours révèle également une tension productive entre héritage et invention. Être la fille d’une figure emblématique du monde industriel égyptien implique une responsabilité symbolique forte. Pourtant, loin de se contenter d’habiter ce rôle, elle choisit d’en déplacer les contours, explorant des territoires où l’économie rencontre l’intime, où la stratégie rencontre l’émotion.
Dans un contexte régional marqué par des transformations rapides, son travail médiatique apparaît comme une tentative de créer un espace de respiration collective. Les histoires partagées ne sont pas seulement des témoignages individuels ; elles deviennent des fragments d’une mémoire sociale en construction, capables de refléter les aspirations et les fragilités d’une génération en transition.
Observer son parcours aujourd’hui revient à contempler une forme de métamorphose contemporaine : celle d’une femme qui transforme les outils du pouvoir en instruments d’écoute, et qui choisit de faire de la parole un espace de soin plutôt qu’un simple vecteur de visibilité. Dans ce mouvement, elle incarne une manière nouvelle d’habiter la réussite — non pas comme un sommet isolé, mais comme un chemin ouvert vers les autres.
Dina Ghabbour ne cherche pas à effacer son héritage ; elle le transforme en voix. Et dans cette voix, se dessine peut-être une nouvelle définition du leadership : un art de relier, d’écouter et de transmettre, où la puissance ne réside plus dans la domination mais dans la capacité à créer du sens partagé.
PO4OR, Bureau de Paris