Il est des premiers romans qui ne cherchent ni à convaincre ni à séduire. Ils s’imposent autrement, comme une tension longtemps contenue qui trouve enfin sa forme. L’écriture de Dounia Hadni appartient à cette catégorie rare. La Hchouma ne relève ni du témoignage ni de la démonstration. Il marque un déplacement intérieur, une décision silencieuse, presque structurelle.
Née à Rabat et formée à Paris, Dounia Hadni n’arrive pas à la fiction par rupture mais par saturation. Saturation du commentaire immédiat, du langage cadré, de l’obligation d’expliquer. Son parcours, souvent résumé de manière linéaire, gagne à être lu comme une accumulation de contradictions jamais totalement résolues. La journaliste attentive aux lignes de fracture du réel se heurte progressivement aux limites de sa propre langue. Certaines expériences ne trouvent pas leur place dans l’économie du reportage. Elles exigent une autre durée, une autre densité, un autre rapport au silence.
Avant le roman, il y a l’observation. Une attention constante aux corps, aux normes, aux injonctions invisibles. Le journalisme n’a jamais été pour elle un lieu de certitude mais un espace de frottement. À force de nommer, de qualifier, de contextualiser, une évidence s’impose. Tout ne peut pas être dit dans un cadre informatif. Tout ne peut pas être rendu lisible sans perte.
La Hchouma naît de cette limite.
Le mot lui-même ne fonctionne pas comme un concept figé. Il ne désigne pas uniquement la honte. Il renvoie à une mécanique diffuse faite de regards, de silences, de rappels à l’ordre intériorisés. Mais l’intelligence du texte tient à son refus d’enfermer cette notion dans une lecture culturaliste. La hchouma dont il est question n’appartient ni à un territoire ni à une tradition particulière. Elle traverse les espaces sociaux, les discours émancipateurs eux-mêmes, les promesses de liberté qui exigent en retour une conformité implicite.
Le personnage central n’est ni une héroïne ni une figure exemplaire. Elle est traversée par des attentes contradictoires, sommée d’être libre sans déborder, affirmée sans déranger, émancipée sans rompre. Elle avance dans un espace saturé d’injonctions où chaque geste, chaque désir, chaque parole semble devoir se justifier. Le roman ne cherche jamais à résoudre ces tensions. Il les expose dans leur durée, dans leur coût psychique, dans leur inscription corporelle.
Car le corps est au centre de l’écriture de Dounia Hadni. Un corps surveillé, commenté, interprété. Un corps féminin sur lequel s’impriment des normes multiples, parfois incompatibles. La violence décrite n’est ni spectaculaire ni événementielle. Elle agit par répétition, par usure, par intériorisation progressive. C’est cette banalité de la contrainte qui donne au texte sa force.
L’écho rencontré par La Hchouma dans l’espace médiatique français tient précisément à cette justesse. Le roman ne parle pas au nom d’un groupe ni d’une identité assignée. Il interroge la fabrication contemporaine des subjectivités. Qui a le droit d’être contradictoire sans être disqualifié. Qui peut refuser les rôles proposés sans devoir immédiatement en proposer un autre. Qui peut rester dans l’indétermination sans être sommé de se définir.
L’écriture de Dounia Hadni ne répond pas. Elle observe. Elle tient. Elle accepte l’ambiguïté comme condition de vérité. La phrase est nette, précise, sans surcharge. On y perçoit l’héritage du journalisme dans l’attention au détail juste, mais aussi son dépassement. Le roman autorise ce que l’article interdit souvent. La durée, le non-dit, l’incertitude.
Il est essentiel de souligner que La Hchouma n’est pas un règlement de comptes. Le texte ne cherche ni l’accusation ni la catharsis. Il procède par exposition patiente. La narratrice se regarde agir, désirer, céder, parfois se contredire. Cette lucidité, tournée aussi vers soi, constitue l’un des gestes les plus exigeants du livre.
La reconnaissance institutionnelle, notamment la publication chez Éditions Albin Michel, ne fait que confirmer ce que le texte contient déjà. Une voix singulière, inscrite dans son époque, mais irréductible aux cadres promotionnels. Dounia Hadni n’écrit pas sur l’identité. Elle écrit depuis une identité en mouvement, jamais stabilisée, travaillée par ses propres tensions.
Ce refus de la clôture est sans doute ce qui rend son travail précieux. Dans un paysage littéraire souvent sommé de produire des récits lisibles, des positions claires, des engagements immédiatement identifiables, elle choisit la zone intermédiaire. Celle de la complexité assumée. Celle du tremblement.
Ce choix n’est pas confortable. Il expose. Il fragilise. Mais il ouvre un espace rare où lectrices et lecteurs peuvent reconnaître leurs propres contradictions sans avoir à les hiérarchiser. La Hchouma ne propose pas un modèle. Il propose une expérience de lecture exigeante, attentive, profondément contemporaine.
Si ce premier roman marque une étape, ce n’est pas parce qu’il serait audacieux au sens médiatique du terme, mais parce qu’il est juste. Juste dans sa manière de dire sans asséner. D’observer sans juger. De montrer sans expliquer.
Dounia Hadni n’est pas une autrice à message. Elle est une autrice de tension. Une écrivaine qui accepte de rester dans la question et d’y installer sa langue.
ALI AL-HUSSIEN - Paris