Certaines trajectoires ne cherchent pas la lumière ; elles la construisent pour les autres. Dans l’univers audiovisuel contemporain, dominé par les visages visibles et les récits rapides, le parcours d’Ehab Bahgat appartient à une catégorie plus discrète mais essentielle : celle des bâtisseurs silencieux, des producteurs qui façonnent la structure même du récit sans nécessairement en occuper le centre. Son chemin artistique et professionnel ne se lit pas comme une succession d’apparitions, mais comme une cartographie de transformations, où chaque projet devient une étape dans l’évolution d’un paysage médiatique en constante mutation.
Être producteur aujourd’hui ne signifie plus seulement financer ou coordonner. Cela implique d’habiter un espace intermédiaire, entre vision créative et stratégie industrielle, entre intuition artistique et compréhension technologique. Chez Bahgat, cette dualité semble constituer le cœur même de son approche. Depuis plus de deux décennies, il évolue dans une industrie qui s’est radicalement transformée : passage de la télévision linéaire aux plateformes numériques, fragmentation des publics, redéfinition des modes de production et des temporalités narratives.
Ce qui distingue son parcours n’est pas seulement la longévité, mais la capacité d’adaptation. Là où certains professionnels se figent dans des modèles anciens, il apparaît comme un acteur de transition, naviguant entre héritage et innovation. La transformation du secteur audiovisuel arabe, notamment avec l’émergence des plateformes de streaming et la globalisation des contenus, exige une compréhension fine des nouveaux langages visuels et des attentes d’un public devenu transnational. Dans ce contexte, le rôle du producteur se rapproche de celui d’un traducteur culturel, capable de faire dialoguer des visions locales avec des standards internationaux.
L’une des dimensions les plus intéressantes de son parcours réside dans cette conscience du changement structurel. Le producteur n’est plus simplement un intermédiaire financier ; il devient un architecte narratif. Il doit penser non seulement à l’histoire racontée, mais à la manière dont elle circulera, sera perçue et intégrée dans des écosystèmes numériques complexes. Cette vision élargie redéfinit la notion même de création audiovisuelle.
Dans un monde saturé d’images, produire signifie aussi choisir. Choisir ce qui mérite d’être raconté, ce qui doit être montré, ce qui peut toucher un public au-delà des frontières culturelles. Le travail de Bahgat semble se situer précisément à cet endroit fragile où l’industrie rencontre la responsabilité culturelle. Car produire n’est jamais neutre : c’est orienter le regard collectif, décider quelles histoires entreront dans la mémoire commune.
Une autre caractéristique de son parcours est cette position hybride entre visibilité et retrait. Contrairement aux réalisateurs ou aux acteurs, le producteur demeure souvent en arrière-plan. Pourtant, cette invisibilité constitue paradoxalement une forme de pouvoir. Être invisible, c’est pouvoir observer les transformations sans être contraint par les attentes du star-system. Cette distance permet une vision stratégique plus large, presque philosophique, du rôle de l’image dans nos sociétés contemporaines.
Dans le contexte arabe, cette posture prend une dimension particulière. L’industrie audiovisuelle régionale traverse une phase de redéfinition accélérée, marquée par la montée en puissance des plateformes internationales et par une concurrence accrue entre les formats. Les producteurs doivent désormais penser en termes de circulation globale, tout en conservant une identité culturelle forte. Cette tension entre universalité et singularité devient un moteur créatif, et le producteur se transforme en médiateur entre différentes temporalités culturelles.
L’expérience accumulée sur plus de vingt ans confère à Bahgat une position singulière : celle d’un témoin actif des mutations du secteur. Observer ces changements ne suffit pas ; il faut apprendre à les anticiper. Le succès dans ce domaine ne dépend plus uniquement de la qualité artistique d’un projet, mais de sa capacité à exister dans un environnement numérique mouvant. Les plateformes ne modifient pas seulement la diffusion ; elles transforment la manière même de concevoir une œuvre.
Cette conscience du numérique apparaît comme une dimension essentielle de son travail. Le passage du cinéma ou de la télévision traditionnelle vers des formes hybrides de narration exige une nouvelle sensibilité. Le producteur devient alors un explorateur des formats, cherchant à comprendre comment les récits peuvent évoluer sans perdre leur profondeur. Dans cette perspective, produire ne signifie plus simplement accompagner une œuvre, mais participer activement à son langage.
Mais au-delà des aspects industriels, il existe une dimension plus intime dans la trajectoire d’un producteur. Travailler dans l’ombre implique une relation particulière au temps. Là où les figures visibles vivent au rythme des succès immédiats, le producteur construit dans la durée. Il accompagne les projets avant leur naissance, pendant leur gestation et après leur diffusion. Cette temporalité longue crée une relation différente à la création, plus proche de l’artisanat que de la performance instantanée.
Dans le cas d’Ehab Bahgat, cette patience semble constituer une signature invisible. Son parcours suggère une approche basée sur l’observation et l’évolution progressive plutôt que sur la rupture spectaculaire. Cette manière de travailler correspond à une vision du métier où la réussite ne se mesure pas uniquement en termes de visibilité, mais en capacité à maintenir un dialogue constant avec les transformations du monde.
Ainsi, le portrait d’un producteur comme lui dépasse la simple biographie professionnelle. Il devient le reflet d’une mutation plus large de l’industrie audiovisuelle contemporaine. À travers son expérience, se dessine une question essentielle : que signifie produire des images à une époque où chaque individu peut en créer et en diffuser ? Le rôle du producteur, loin de disparaître, se réinvente comme une forme de conscience curatoriale, capable de donner du sens dans un océan visuel.
Dans cette perspective, Ehab Bahgat incarne moins une figure individuelle qu’un symbole de transition. Entre tradition et innovation, entre industrie et création, entre invisibilité et influence, son parcours révèle la complexité d’un métier souvent méconnu mais fondamental. Car derrière chaque image qui marque une époque, il existe des mains invisibles qui ont rendu sa naissance possible.Bureau .
PO4OR-Bureau de Paris.