Certaines voix ne cherchent pas à convaincre immédiatement. Elles avancent autrement, en construisant un espace où la parole devient d’abord un lieu de présence avant d’être un message. Chez Eiten Zeerban, parler ne consiste pas à occuper le centre mais à ouvrir un champ d’écoute où les récits se déploient sans urgence. Sa trajectoire ne s’impose pas par un geste spectaculaire, mais par une continuité discrète : celle d’une médiatrice qui transforme la conversation en territoire vivant, capable d’accueillir les hésitations, les silences et les transformations intérieures. Ici, la parole médiatique cesse d’être une performance pour devenir une relation.

Formée dans le journalisme audiovisuel traditionnel, elle appartient à une génération charnière ayant traversé plusieurs mutations structurelles de l’industrie médiatique. Débutant à une époque où la télévision structurait encore l’autorité de la parole publique, elle découvre rapidement l’évolution du métier vers une polyvalence nouvelle, dans laquelle le journaliste ne se contente plus d’incarner une présence à l’écran mais devient producteur, narrateur et médiateur.

Ce déplacement ne constitue pas seulement une adaptation technique. Il révèle une transformation plus profonde : celle du rapport entre le média et l’individu. Chez Zeerban, la parole cesse d’être un dispositif vertical pour devenir une expérience horizontale, construite autour de la proximité et de l’authenticité.

Ayant vécu et travaillé entre plusieurs espaces culturels ,du monde arabe aux contextes internationaux ,son parcours reflète la condition contemporaine d’un médiateur traversant les frontières symboliques. Cette mobilité ne se traduit pas par une identité fragmentée mais par une capacité à traduire des sensibilités différentes dans un langage accessible, capable de réunir des publics hétérogènes autour d’une expérience commune : celle de la conversation.

Le passage vers l’univers du podcast marque un tournant significatif dans cette trajectoire. Avec « Dardasha Unfiltered », Zeerban s’inscrit dans un format qui privilégie la durée, l’écoute active et la profondeur émotionnelle, loin des rythmes accélérés de la télévision traditionnelle. Ici, la parole n’est plus contrainte par la temporalité stricte du direct ni par la nécessité de produire un spectacle immédiat. Elle devient un espace de respiration où les invités peuvent habiter leurs propres récits.

Cette approche révèle une mutation fondamentale du rôle de l’animatrice : elle ne cherche pas à occuper le centre du discours mais à créer les conditions d’une parole partagée. Dans un environnement numérique souvent dominé par l’instantanéité et la polarisation, cette posture constitue une forme de résistance douce, fondée sur la lenteur et l’attention.

Parallèlement à son activité médiatique, Zeerban développe un travail autour de la formation à la prise de parole et à la confiance expressive. Cette dimension pédagogique prolonge sa vision du storytelling comme outil de transformation personnelle. La voix, dans sa démarche, ne représente pas uniquement un instrument professionnel mais un espace d’émancipation. Aider les individus à « trouver leur voix » signifie ici permettre une réappropriation du récit de soi dans un monde saturé de discours extérieurs.

Cette conception rejoint une tendance plus large du journalisme contemporain : la migration du pouvoir médiatique vers des espaces plus intimes, où l’autorité ne se fonde plus sur la distance mais sur la résonance émotionnelle. Le public ne cherche plus uniquement une information mais une relation. Zeerban s’inscrit précisément dans ce déplacement, en transformant l’entretien en un lieu d’écoute réciproque plutôt qu’en une performance.

L’un des aspects les plus significatifs de son travail réside dans la manière dont elle aborde les sujets sensibles liés à l’expérience humaine ,relations, parentalité, identité personnelle, sans adopter un ton prescriptif. Cette approche non normative reflète une conscience des limites du rôle médiatique : informer sans imposer, accompagner sans diriger.

Dans ce cadre, la conversation devient un acte de médiation culturelle. Elle permet de traduire des expériences individuelles en récits collectifs, tout en préservant la singularité de chaque voix. Cette tension entre intimité et universalité constitue l’une des clés de lecture de son travail.

La dimension digitale de sa pratique ne se réduit pas à un changement de plateforme. Elle traduit une reconfiguration du rapport au public. Les formats courts, les extraits partagés sur les réseaux sociaux et la circulation fragmentée des contenus participent à une nouvelle économie de l’attention. Pourtant, Zeerban semble chercher un équilibre entre visibilité et profondeur, entre accessibilité et nuance.

Cette recherche d’équilibre reflète une question centrale du paysage médiatique actuel : comment préserver la complexité du dialogue dans un environnement dominé par la rapidité ? Son travail suggère que la réponse ne réside pas dans le refus du numérique mais dans sa réappropriation, en transformant les outils technologiques en espaces d’écoute plutôt qu’en instruments de simplification.

Ainsi, son parcours peut être lu comme une métaphore de l’évolution du rôle de l’animatrice arabe contemporaine : une figure qui ne se limite plus à transmettre des contenus mais qui construit des espaces relationnels. La parole devient alors un lieu de rencontre, un territoire partagé où les frontières entre journaliste, invitée et audience se redéfinissent constamment.

Dans une époque marquée par la fatigue informationnelle, cette approche ouvre une perspective différente : celle d’un média capable de ralentir le flux pour redonner du sens à la conversation. Zeerban ne cherche pas à produire un discours définitif mais à maintenir un mouvement, une circulation des voix.

Finalement, ce qui distingue son parcours n’est pas uniquement la diversité de ses expériences mais la cohérence d’une vision : habiter la parole comme un espace vivant. Dans ce geste, l’animatrice devient moins une figure d’autorité qu’une présence facilitatrice, attentive aux nuances et aux silences.

À travers cette transformation, son travail témoigne d’une mutation plus large du paysage médiatique : le passage d’un modèle centré sur la diffusion vers un modèle fondé sur la relation. La parole n’est plus seulement un message à transmettre mais une expérience à partager ,et c’est précisément dans cet espace intermédiaire que se déploie la singularité d’Eiten Zeerban.

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